Le féminisme sous toutes les latitudes

L’équipe du film «Quand les pouvoirs s’emmêlent», de gauche à droite: Louisa Déry, Vincent Graton, Yvonne Defour et Michèle Grondin.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’équipe du film «Quand les pouvoirs s’emmêlent», de gauche à droite: Louisa Déry, Vincent Graton, Yvonne Defour et Michèle Grondin.

Simone de Beauvoir l’avait prédit, et des figures comme Lise Payette, Françoise David et Micheline Dumont l’ont répété, preuves à l’appui : les luttes des femmes ne sont jamais gagnées ; celles-ci doivent demeurer vigilantes, car les reculs sont possibles, surtout en temps de crise.

Après la projection de presse du documentaire Quand les pouvoirs s’emmêlent, dont la sortie est prévue le vendredi 5 octobre, la cinéaste Yvonne Defour ainsi que les productrices Louisa Déry et Michèle Grondin ont reconnu que, pendant longtemps, elles ont mené leur vie, et leur carrière, avec la conviction qu’elles avaient bénéficié des batailles de leurs aînées, et qu’il suffisait d’en récolter les fruits. Pour chacune, à leur façon, à un moment ou à un autre, une prise de conscience fut nécessaire, et ce, bien avant l’arrivée tonitruante du présent locataire de la Maison-Blanche.

Ce sont ces questions, ces doutes, voire ces angoisses, qui sont au coeur de ce grand voyage sur trois continents et dans quatre pays, avec pour guide l’acteur Vincent Graton, figure familière du petit écran, mais aussi personnalité bien campée à gauche, incapable de taire ses opinions, encore moins ses indignations.

Chemin sinueux

De Tunis à Washington en passant par Paris, pour finalement atterrir à Montréal, le parcours de ce père de quatre enfants (deux filles, deux garçons : la parité !) est ponctué de rencontres avec des militantes, des intellectuelles, des politiciennes, autant de battantes pour la cause des femmes, inquiètes devant les reculs et les attaques causés par cette alliance sournoise entre le religieux (et pas seulement musulman) et le politique.

Le projet était d’abord conçu pour donner la parole aux représentants des différentes religions au Québec, mais j’ai vite compris qu’il fallait aller voir ailleurs ce qui se passe.

Le chemin pour assurer l’aboutissement du film fut tout aussi sinueux, selon les productrices : au moins quatre ans à essuyer des refus, à se faire dire que « le féminisme, les gens ne veulent pas en entendre parler », souligne Louisa Déry. « En tant que mères, enchaîne Michèle Grondin, on voit les jeunes générations qui ne sentent pas la menace, pensant qu’au Québec, au Canada, nous sommes protégés contre tout ça. » « Il faut se rappeler, poursuit Louisa Déry, que dans les années 1970, dans plusieurs pays arabes, les femmes allaient à l’université… en mini-jupes ! Et elles étaient aussi nombreuses que les hommes. »

Yvonne Defour a joint les rangs quatre ans après les balbutiements de Quand les pouvoirs s’emmêlent, elle dont la feuille de route comporte de multiples séries documentaires tournées aux quatre coins du monde (Marchés sur terre, Partir en famille autrement, Le sexe autour du monde). « J’ai d’abord apporté mon expérience des tournages à l’étranger, parce que l’on a peu de temps : tu arrives, tu tournes, tu repars… Le projet était d’abord conçu pour donner la parole aux représentants des différentes religions au Québec, mais j’ai vite compris qu’il fallait aller voir ailleurs ce qui se passe, d’autant plus que j’avais déjà tourné dans des pays musulmans comme le Sénégal, le Maroc et la Turquie. Il y a une vérité que l’on n’aurait pu obtenir si nous avions uniquement gardé une perspective nord-américaine. »

Démarche inclusive

« Voir ailleurs », c’est se retrouver sur le terrain de l’autre, particulièrement de ces femmes, et de ces hommes, qui, en Tunisie par exemple, risquent leur vie au nom du droit des femmes, et de la laïcité. Vincent Graton, à l’écoute, mais n’arborant jamais la posture neutre de l’interviewer, ne masque pas « une certaine vulnérabilité », l’affichant devant la caméra au moment où il livre, à chaud, ses impressions sur toutes ces rencontres. « Je dois avouer que lorsque tu as devant toi deux personnes sous escorte policière, tu regardes où sont les portes ! On sent vite une urgence. »

L’acteur fait une suite de découvertes étonnantes, souvent choquantes, sur des situations qui se déroulent parfois loin de chez nous, parfois dans notre cour, comme aux États-Unis : « Je connaissais la puissance de la droite religieuse, mais à ce point-là ? » Pour les productrices, choisir Vincent Graton s’inscrivait dans une démarche « inclusive », montrant un père, qui, comme tous les bons pères, « souhaite le meilleur pour sa fille », mais aussi quelqu’un qui pose sur ces réalités un regard neuf, étonné. « Le spectateur fera avec Vincent le même chemin que Louisa, Yvonne et moi avons fait, soit celui de la découverte du rapprochement du religieux et du politique, catastrophique pour les droits des femmes », conclut Michèle Grondin.

Vincent Graton, le militant et ses personnages

Bien présent dans le paysage culturel depuis les années 1980, Vincent Graton s’est fait connaître dans plusieurs émissions à succès (Le parc des Braves, La vie la vie, L’auberge du chien noir), mais beaucoup voient en lui un fort en gueule, un militant capable de brandir un mégaphone pour se faire entendre (comme à l’époque où il coanimait Des kiwis et des hommes !). Celui qui interpelle quotidiennement le premier ministre Justin Trudeau sur Twitter au sujet des paradis fiscaux croit-il que ce militantisme peut nuire à sa crédibilité d’acteur, voire à sa carrière ? « Je suis conscient du danger, concède-t-il. Avec les années, je tape moins fort sur la table, je mets plus d’humour, même si je peux être pris dans le piège de l’image du gars qui jappe. Mon but, c’est de gagner des guerres. Justin Trudeau, je ne l’insulte jamais, mais je lui pose des questions, et je suis ferme. Évidemment, comme militant, il faut être conséquent : pas question d’accepter des publicités pour des banques ou des automobiles. »