«Fêlure»: dans la tête de Gabriel

Karl R. Hearne ne pourrait nier une certaine parenté avec les univers oppressants de Roman Polanski, ne serait-ce que le choix de l’immeuble vieillot, et désertique, dans Fêlure, son premier long métrage. En fait, personne ne se surprendrait d’y croiser une jeune Isabelle Adjani (celle du Locataire), et une tout aussi fragile Mia Farrow (celle de Rosemary’s Baby).

Ces deux films étaient un amalgame de plusieurs genres, entre l’horreur, le thriller et le drame psychologique, une ambition également partagée par Karl R. Hearne avec cette plongée dans la tête, tourmentée, d’un concierge qui semble prendre la couleur des murs pendant son travail, lui dont le placard est garni de vêtements tous identiques. Cela en dit long sur la personnalité de Gabriel (Hugh Thompson, solide, habité), ainsi que son obsession des rituels, ou plutôt de la routine, le tout comme une véritable question de survie.

On a toujours dit de lui qu’il était un peu fêlé, et c’est sans doute ce que croient les rares locataires qu’il croise, sauf la petite Caitlyn (Lola Flanery), avec qui il entretient des rapports étranges, mais toujours dynamiques, prenant le thé, partageant des secrets. Or, enchaînée à un pied, toujours baignée dans une lumière bleutée, cette enfant précoce, à la langue bien pendue, ne semble vivre que dans les rêves et les hallucinations de cet homme très perturbé depuis le départ inexpliqué, précipité, d’une locataire… dont la jeune Caitlyn pourrait bien être le double.

Ces échanges dans un autre espace-temps apparaissent pour Gabriel d’une troublante authenticité pendant qu’il réaménage l’appartement vide, délabré, pour satisfaire sa petite amie imaginaire qui lui fournit également des clés pouvant résoudre l’énigme de sa propre disparition, celle de l’adulte qu’elle serait, peut-être, devenue. Ce qui confond bien sûr l’entourage de Gabriel, et la police, ne voyant qu’en lui un homme à tout faire dont la principale qualité est de se faire invisible, partout où il passe.

Auteur de plusieurs courts métrages, capable de créer des climats angoissants sans recourir à un arsenal clinquant ou tapageur, Karl R. Hearne offre un bel exercice de style sur les frontières floues entre le rêve et la réalité. Même si ses idées cinématographiques auraient gagné en concision pour une plus grande force de frappe — on sent parfois le court métrage quelque peu allongé pour satisfaire les impératifs du long —, Fêlure révèle un talent certain pour la création d’atmosphères inquiétantes, et un doigté évident pour la direction d’acteur.

Car même les personnages furtifs réussissent à s’imposer, contribuant ainsi à épaissir le mystère autour de cet être habité de visions violentes qui pourraient éventuellement quitter le monde de son imagination. De quoi se méfier des gens que l’on qualifie, un peu vite, de « sans histoire ». Fêlure prouve que certains d’entre eux ne ménagent rien pour rendre leurs illusions très crédibles.

Fêlure (V.F. de Touched)

★★★

Drame psychologique de Karl R. Hearne. Avec Hugh Thompson, Lola Flanery, John Maclaren, Linda Smith. Canada, 2017, 78 minutes.