«The Wife»: de la vie d’une femme

À la réalisation, Björn Runge s’en remet presque exclusivement au talent de Glenn Close. Filmé en gros, à répétition, le visage de l’actrice tient souvent lieu de «mise en scène».
Photo: Métropole Films Distribution À la réalisation, Björn Runge s’en remet presque exclusivement au talent de Glenn Close. Filmé en gros, à répétition, le visage de l’actrice tient souvent lieu de «mise en scène».

Cette nuit-là, Joan est condamnée à ne pas dormir. Non qu’elle souffre d’insomnie : c’est plutôt son conjoint, Joe, qui ne peut trouver le sommeil. Et pour cause : le romancier sexagénaire figure sur la courte liste du prix Nobel de littérature, qui sera décerné d’un jour à l’autre. Victoire ! Et voici le couple qui s’envole pour Stockholm. Au cours des 48 heures qui suivront, le regard que Joan pose sur Joe se transformera, la fierté et la patience laissant place à quelque chose comme de l’amertume, voire du dégoût. Dans The Wife, le bilan impromptu de celle qui n’en peut plus d’être réduite au statut de « femme de » ne constitue que la pointe de l’iceberg.

Basé sur un roman de Meg Wolitzer, The Wife consacre sa première partie à positionner Joan au sein de son couple. En retrait, mais toujours proche, disponible, Joan veille sur Joe comme une mère sur son enfant. Elle s’assure qu’il prend ses médicaments pour le coeur, le conforte, le cajole, organise son emploi du temps… « Je ne suis rien sans elle », dira-t-il à un certain moment : des paroles qu’il livre de manière convenue, inconscient qu’il en est alors de leur vérité profonde.

En plusieurs occasions, on voit Joe, centre d’intérêt de tel ou tel attroupement, faire signe à Joan d’approcher afin qu’il la présente. Tâche dont il lui arrive d’oublier de s’acquitter si, d’aventure, son ego est sollicité par quelque compliment. Un pas derrière, Joan reste digne (regard entendu échangé avec une autre « femme de »).

À dessein, ces moments montrent chez Joe un mélange de paternalisme et de vanité auquel, d’une fois à l’autre, la protagoniste réagit différemment, en une gradation subtile.

Brio de Glenn Close

L’un des aspects les plus intrigants du personnage de Joan est qu’il repose initialement sur un paradoxe, celui qui consiste à placer une figure effacée sous les projecteurs narratifs. Plus l’histoire progresse, et plus Joan se révèle. Soudain, de vieilles rancoeurs refont surface alors que Joan laisse libre cours à une animosité latente.

Dans ce rôle cousu main, Glenn Close est électrisante. Le film, en dépit de maints enjeux passionnants, ne l’est pas. En effet, si la peinture d’un milieu littéraire aveuglé par sa propre misogynie fascine (voir ce retour en arrière avec une Elizabeth McGovern fabuleuse en auteure désillusionnée), il en va autrement du récit, qui cumule les invraisemblances.

On pense au premier chef à cette conversation autour d’un verre entre Joan et un journaliste (Christian Slater) désireux d’écrire la biographie de Joe (excellent Jonathan Pryce). Close y est impeccable, mais jamais n’arrive-t-on à croire que son personnage, d’une part, accepterait qu’on lui parle avec un tel sans-gêne pour ensuite, d’autre part, faire des confidences compromettantes.

Problèmes, aussi, avec David (Max Irons), fils boudeur et aspirant écrivain venant affronter Joe de façon puérile (avant que Joan monte au créneau avec autrement plus d’aplomb).

Ces deux personnages sous-écrits ne semblent avoir pour fonction que d’annoncer les différents coups de théâtre qui surviennent en seconde partie.

Réalisation en deçà

À ce propos, la grande révélation, bien qu’on la voie venir de loin justement à cause de la présence plaquée du journaliste inquisiteur, ne convaincpas du tout. Sans en éventer les tenants et aboutissants, on se bornera à signaler que les implications logistiques engagées rendent la chose sinon impossible, du moins fort improbable.

Quoi qu’il en soit, ce qui promettait d’être une sombre méditation psychologique se meut en mélodrame appuyé.

À la réalisation, Björn Runge s’en remet presque exclusivement au talent de Glenn Close. Filmé en gros, à répétition, le visage de l’actrice tient souvent lieu de « mise en scène » (non, l’exercice ne saurait se comparer à La passion de Jeanne d’Arc de Dreyer).

Tout du long, Runge recourt à une grammaire cinématographique rudimentaire (« épurée », si l’on se sent charitable).

Une héroïne de la trempe de Joan méritait plus de panache.

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The Wife (V.O.)

★★ 1/2

Drame psychologique de Björn Runge. Avec Glenn Close, Jonathan Pryce, Max Irons, Christian Slater. Suède–Grande-Bretagne–États-Unis, 2018, 100 minutes.