«13, un ludodrame sur Walter Benjamin»: fragmenté comme Walter Benjamin

Éclaté dans sa forme, l’essai documentaire sur le philosophe comprend notamment des segments animés.
Photo: FunFilm Distribution Éclaté dans sa forme, l’essai documentaire sur le philosophe comprend notamment des segments animés.

Un film sur Walter Benjamin (1892-1940), le philosophe allemand, marxiste et admirateur de Baudelaire ? La philo au cinéma, c’est déjà tout un programme, qui peut certes donner des bijoux. Rappelez-vous L’Abécédaire de Gilles Deleuze (1996) : ce long entretien en deux parties fit sensation lors de sa diffusion au défunt Cinéma Parallèle.

Mais comme Benjamin est mort depuis presque 80 ans, on ne peut pas compter sur sa voix ni sur sa présence devant la caméra pour nous séduire. Et son travail « volontairement fragmentaire », perçu de son vivant comme un échec, n’est pas des plus simples à suivre. Ajoutez à ça l’absence de l’effet Cinéma Parallèle, cette salle enclavée derrière un café du boulevard Saint-Laurent, bien avant le luxe de l’Excentris.

Et pourtant. Ce que propose le réalisateur québécois Carlos Ferrand (Americano) avec 13, un ludodrame sur Walter Benjamin n’est ni abscons ni ennuyant — malgré les voix off plutôt monocordes. Il y a du ludisme, comme évoqué dans le néologisme du titre, mais c’est un ludisme sain et cohérent. Cohérent avec l’incohérence de Benjamin.

Éclaté dans sa forme, cet essai documentaire cumule des scènes tournées pour l’occasion à Paris et à Moscou, des images d’archives (photos et films) et des segments animés, souvent superposés au reste. Le ton de rupture est de mise.

Le cinéaste semble assumer, voire s’amuser de l’anachronisme dont il imbibe le film. La nature dadaïste du collage et son exubérance cadrent cependant mal avec ce qu’il décrit. Paris dans les années 1930, c’est déjà dix ans après la fin de Dada.

On retrouve l’esprit de fragmentation dans le découpage par chapitres du film, à la manière du portrait qu’avait jadis réalisé François Girard sur Glenn Gould. Ferrand en propose treize, sorte de clin d’oeil à « La technique de l’écrivain en 13 thèses » de Benjamin. Les chapitres couvrent des thèmes aussi variés que la catastrophe, l’enfance, le langage ou Brecht, ami et complice de Benjamin contre le régime nazi.

Il faut saluer le fait que Carlos Ferrand ne tombe pas dans le portrait biographique, un genre trop souvent abordé dès qu’il s’agit de survoler l’oeuvre de penseurs ou d’artistes. Outre par sa forme, ce « ludodrame » s’en distingue du fait qu’il ne s’attarde qu’à une période de la vie de Benjamin, soit son exil à Paris, entamé en 1933.

Le cinéaste se permet néanmoins d’aborder d’immenses pans de la pensée du philosophe. Il cite son admiration pour Paris et Baudelaire (Le livre des passages), son anticapitalisme en relais à Marx, son Journal de Moscou, son travail d’historien de l’art.

Et tous ces chapitres numéraux évoquent la propre déambulation parisienne du flâneur baudelairien qu’est Walter Benjamin. Ferrand se rend devant chaque endroit où il a résidé et filme toutes ces adresses civiques, comme un touriste à la trace de son héros.

La filmographie de Carlos Ferrand, actif dans le documentaire depuis les années 1970, est très éclatée. Réalisé grâce à la bourse de carrière Michel-Brault du Conseil des arts et des lettres, 13, un ludodrame sur Walter Benjamin est quelque part la somme de toute son expérience.

13, un ludodrame sur Walter Benjamin

★★★

Documentaire de Carlos Ferrand, Québec, 2017, 78 minutes.