«La disparition des lucioles»: l’autre déesse des mouches à feu

«La disparition des lucioles» compte parmi ces œuvres qui, sous des dehors de quotidienneté et de tranquillité, recèlent maints tourments et bouleversements.
Photo: Les films Séville «La disparition des lucioles» compte parmi ces œuvres qui, sous des dehors de quotidienneté et de tranquillité, recèlent maints tourments et bouleversements.

Ce sera bientôt la fin des classes et pour Léonie, Léo, la fin des études secondaires. L’été qui sera bientôt là s’annonce déterminant puisque ce sera, possiblement, le dernier qu’elle passera dans ce patelin qu’elle abhorre. Mais voilà, Léo ne sait trop ce qu’elle entend faire de son avenir, plus intéressée qu’elle est à vivre le présent. Et, de fait, c’est dans cet entre-deux, dans cette période de flottement où il puise une matière dramatique insoupçonnée, que Sébastien Pilote campe La disparition des lucioles, sacré meilleur film canadien au TIFF.

Il s’agit du troisième long métrage du cinéaste, qui a confié avoir voulu écrire et réaliser un film plus léger que ses précédents. C’est le cas, mais cela ne fait pas de La disparition des lucioles un opus mineur pour autant.

Au contraire, La disparition des lucioles revêt toutes les caractéristiques d’un film charnière. Les grands thèmes chers à l’auteur sont là, mais présentés autrement en une forme de renouveau interne aussi sain que réjouissant.

Ainsi, après Le vendeur et Le démantèlement, où les protagonistes étaient des hommes en fin de parcours, l’un, vendeur de voitures forcé à un bilan existentiel auquel il n’est pas préparé, l’autre, fermier qui se résout à vendre terre, troupeau et maison, Pilote s’attarde-t-il plutôt au destin d’une jeune fille pour qui tout commence.

La continuité, car elle est là, réside dans ce que, comme ses prédécesseurs, La disparition des lucioles s’intéresse de près à la relation père-fille(s). Si ce n’est qu’ici, distinction fondamentale, ce n’est plus au point de vue du père que s’arrime l’auteur, mais à celui de la fille.

Léo, héroïne

Il en résulte, sans mauvais jeu de mots quant au titre, un côté lumineux, vivifiant. Cela, même lorsque Léo (Karelle Tremblay), une misanthrope autoproclamée, affirme n’aimer ni le monde ni les gens en dépit de ses efforts les plus vaillants.

Il faut dire qu’elle a de quoi être prématurément aigrie. En effet, on impute la fermeture d’une usine, principal moteur économique local, à son père, Sylvain (Luc Picard), président du syndicat qui s’est, depuis, exilé dans le Nord. Animateur de radio populiste dans la région, Paul (François Papineau), devenu le beau-père de Léo, a nourri cette perception (la morosité économique dans les petites villes est en toile de fond de tous les films de Pilote). À ces deux figures paternelles, l’une, absente et idéalisée, l’autre, présente et détestée, s’ajoute une troisième : Steve (Pierre-Luc Brillant), adulescent qui vivote en donnant des cours de guitare depuis le sous-sol de maman, où il réside toujours.

Extrêmement bien construit, le film verra Léo régler ses comptes avec ladite figure paternelle en affrontant, chacun leur tour, les trois hommes en orbite autour de sa vie, de son récit.

Écriture maîtrisée

Récit que Sébastien Pilote raconte avec un style plus coloré qu’à l’accoutumée, à dessein. Il se dégage de La disparition des lucioles un côté suranné, rétro, absolument irrésistible car ni trop subtil ni trop appuyé, avec, au premier chef, la musique orchestrale de Philippe Brault, entre Herrmann et Legrand, qui vient magnifier la banalité du contexte en un contraste éblouissant. Dans le même ordre d’idées, avec ses couleurs primaires croquantes, le maître directeur photo Michel La Veaux recrée un look technicolor d’antan qui s’inscrit en faux avec la morne modernité ambiante.

On pense également à ces deux scènes dans un diner, lieu connoté s’il en est, où se déroulent la rencontre, puis les adieux faits sans être formulés, entre Léo et Steve. De tels choix exemplifient combien Pilote maîtrise l’écriture, jouant de motifs récurrents et de répétitions pour mieux boucler ses boucles narratives.

Prenez, encore, ces trois scènes lors desquelles Léo, après un mois de leçons, joue de la guitare à Sylvain, puis à Paul, puis à Steve, avec chaque fois des teneurs dramatiques différentes, mais complémentaires.

La disparition des lucioles compte parmi ces oeuvres qui, sous des dehors de quotidienneté et de tranquillité, recèlent maints tourments et bouleversements.

Feu intérieur

Toutes choses que Sébastien Pilote traite, dans sa direction d’acteurs, tous excellents au demeurant, en privilégiant l’économie plutôt que l’effusion.

On en veut pour preuve cette scène lors de laquelle, au cours d’une nuit de complicité amicale au terrain de baseball où travaille Léo, Steve, dans l’expectative, l’observe non parce qu’il s’apprête à lui faire des avances, mais parce qu’il se demande si c’est là ce qu’elle attend de lui. Léo lui répond avec un signe de dénégation à peine perceptible à l’issue duquel l’enchantement nocturne reprend ses droits sans malaise aucun.

Cette séquence, d’une délicatesse folle, met en valeur le talent exceptionnel tant de Pierre-Luc Brillant que de Karelle Tremblay. Toutefois, c’est d’abord sur les épaules de cette dernière que repose le film. Dotée d’une présence peu commune, Karelle Tremblay suggère chez Léo un feu contenu qui, le moment venu, jaillira.

C’est dire que sous ses dehors d’intériorité, Karelle Tremblay est, dans La disparition des lucioles, incandescente.

La disparition des lucioles

★★★★

Comédie dramatique de Sébastien Pilote. Avec Karelle Tremblay, Pierre-Luc Brillant, François Papineau, Marie-France Marcotte, Luc Picard. Québec, 2018, 96 minutes.