«Madeline’s Madeline»: appelez-moi Evangeline

Helena Howard (Madeline) est stupéfiante dans «Madeline’s Madeline».
Photo: Oscilloscope Helena Howard (Madeline) est stupéfiante dans «Madeline’s Madeline».

Dans Appelez-moi Stéphane, pièce à l’humour grinçant de Louis Saïa et Claude Meunier, un comédien raté fait croire à une troupe d’amateurs qu’elle déborde de talent et que leur spectacle est promis à un brillant avenir. Ce souvenir nous revient en mémoire devant Madeline’s Madeline, de Josephine Decker (Butter on the Latch, Thou Wast Mild and Lovely), un film tout aussi grinçant, mais totalement dépourvu d’humour. On y décèle très vite une grande intensité, surtout à l’heure de disséquer les passions et les errances de trois femmes unies, parfois malgré elles, par le théâtre et ses vertiges.

Jouer à être un chat et se laisser prendre au jeu : cette crainte nous habite devant l’abandon avec lequel Madeline (Helena Howard, stupéfiante), une belle adolescente métissée, glisse dans la peau de l’animal, comme si la frontière entre le réel et l’imaginaire ne cessait de s’estomper — et ça ne sera pas la seule fois au fil de l’intrigue.

Dans une imagerie où la caméra d’Ashley Connor se fait virevoltante, et intrusive, cette héroïne semble scrutée à la loupe, à la fois dans ses rapports tendus avec une mère aux abois, Regina (excellente Miranda July), et ceux, plus ambigus, avec Evangeline (Molly Parker, d’une suave perfidie), metteure en scène visiblement en quête d’une ligne directrice.

Rien n’est explicite dans l’approche de Josephine Decker, abordant des enjeux de manière allusive (dont la santé mentale précaire de sa jeune héroïne), resserrant le cadre de l’image comme si New York devenait une distraction visuelle, captant des improvisations qui ont toutes les allures d’un pur déballage psychothérapeutique. D’où cette impression tenace, abondamment cultivée par la cinéaste : jusqu’où Madeline dit vrai dans ses performances criantes de vérité ?

Si l’aspirante comédienne maîtrise à ce point l’art de la manipulation, une experte du genre se dresse devant elle. Peu à peu, à force de sourires, d’écoute empathique et de commentaires élogieux, Evangeline entoure Madeline d’une affection qu’elle qualifie de maternelle. Comme si la femme de théâtre voulait prendre le contre-pied du tempérament horriblement anxieux de Regina, aimant sa fille jusqu’au bord de l’étouffement, sentiment accentué par de multiples séquences en voiture qui ajoutent à cette sensation d’enfermement.

Evangeline tisse sa toile, oubliant toutefois de maintenir son assurance impériale au moment où elle invite Madeline à partager son intimité familiale. Cette scène, cruciale, accélère la fragilité émotive de la femme de théâtre, ses incohérences, son insécurité maladive camouflée sous des artifices mondains, perdant pied devant une apprentie qui semble reprendre le contrôle de la situation. À l’extérieur du local de répétitions, Evangeline apparaîtra à nouveau dans toute sa vulnérabilité, accentuée par l’arrivée imminente de son premier enfant.

Dans une finale étonnante, plus près de la comédie musicale que du drame psychologique, Madeline’s Madeline continue à brouiller les pistes, nous faisant douter du sort de celle qui a usé de la fragilité de ses apprentis pour maintenir son pouvoir. Mais peut-être s’agit-il là d’une autre illusion… théâtrale.

Madeline’s Madeline

★★★ 1/2

Drame de Josephine Decker. Avec Helena Howard, Miranda July, Molly Parker, Sunita Mani. États-Unis, 2018, 93 minutes.