«Mandy»: la belle Bête

D’animal blessé, Red passe à bête sanguinaire. Une transition dont la vraisemblance repose sur la capacité de Nicolas Cage à rendre celle-ci naturelle.
Photo: Elevation Pictures D’animal blessé, Red passe à bête sanguinaire. Une transition dont la vraisemblance repose sur la capacité de Nicolas Cage à rendre celle-ci naturelle.

Mandy, le second film de Panos Cosmatos, est à l’image du personnage féminin ainsi prénommé. La femme, autant que l’œuvre, s’avère en effet, et cela d’emblée, énigmatique et belle dans sa singulière étrangeté. C’est une histoire de vengeance hallucinée alors qu’un homme ordinaire se mue en héros mythique, plongeant, tel Alice, dans un cauchemar baroque où le chaos charrie sa propre logique. Il s’appelle Red, et Mandy est — était — son aimée. Partie, kidnappée par un gourou patenté et ses sbires… Bientôt, montagnes et forêts alentour seront mises à feu et à sang.

Car d’animal blessé, Red passe à bête sanguinaire. Une transition dont la vraisemblance repose sur la capacité de Nicolas Cage, comédien « gonzo » s’il en fut, à rendre celle-ci naturelle. Écrire que ce dernier s’avère convaincant tient de l’euphémisme : la performance qu’il livre dans Mandy doit être vue pour être crue.

Cosmatos aurait bâti son film en fonction de l’énergie particulière de l’acteur qu’on ne serait pas surpris. Laquelle énergie, force est de le reconnaître, a été dilapidée par la vedette dans des productions quelconques depuis plus longtemps que l’on souhaite se le rappeler. Un phénix, tiens.

Présente au début puis lors de retours en arrière, Andrea Riseborough (la fille instable du dictateur dans La mort de Staline) incarne quant à elle avec une assurance envoûtante la mystérieuse Mandy.

Esthétique rétro

En dépit des éloges critiques reçus en festivals, Mandy n’est pas pour tout le monde. L’atmosphère est hypnotique, immersive — on plonge avec Red au creux du proverbial terrier, psychédélisme inclus. Or, l’action campée en 1983 est régie par un mouvement d’ensemble inhabituel.

Des moments de langueur quasi contemplative se resserrent jusqu’à engendrer une tension intenable, voire se soldent par des éruptions de violence débridée. Jaillit l’hémoglobine alors que Red abat son courroux sur les membres de la secte, mais aussi sur les êtres possiblement démoniaques invoqués par leur leader.

On le précise, l’année choisie par le scénariste et réalisateur ne sert pas de prétexte à une débauche de références au cinéma d’horreur (et à la culture populaire) des années 1980 comme c’est souvent le cas au sein du genre depuis quelques années déjà. En l’occurrence, le premier film de Panos Cosmatos, le tout aussi déroutant Beyond the Black Rainbow, se déroule également en 1983.

À cette période spécifique le cinéaste emprunte surtout, en la magnifiant, une esthétique rétro ; une certaine naïveté dramatique, aussi.

Mandy, comme son prédécesseur, est à cet égard d’abord un gros « trip formel ». Et de fait, l’argument apparaît un brin mince, tout bien considéré, pour justifier les deux heures du film, rythme inusité ou pas. On a beau être tour à tour intrigué et captivé par ce que l’on voit, jamais n’est-on invité à réfléchir au-delà de l’image, ou si peu.

À sa décharge, l’auteur ne semble pas nourrir de telles velléités : ce qui se trouve sur l’écran est ce qu’il a à offrir, et il s’agit pour le compte d’une vision macabre suffisamment originale pour se suffire à elle-même.

À terme, pour peu que l’on soit réceptif à ce type d’assaut des sens, Mandy vaut largement le coup d’œil. En attendant davantage de substance, on ne peut que le souhaiter, de la part d’un cinéaste très doué.

★★★ 1/2

Horreur de Panos Cosmatos. Avec Nicolas Cage, Andrea Riseborough, Linus Roache. États-Unis, 2018, 121 minutes.