Le paradoxe «Roma» au TIFF

Intimiste, le film «Roma» recrée le Mexico des années 1970 sur de lancinants souvenirs d’enfance d’Alfonso Cuarón.
Photo: Netflix Intimiste, le film «Roma» recrée le Mexico des années 1970 sur de lancinants souvenirs d’enfance d’Alfonso Cuarón.

Voici qu’on a enfin pu voir Roma d’Alfonso Cuarón. Et sur grand écran : pur luxe ! Une longue queue de festivaliers s’étirait à l’angle Richmond et John, mais ça valait le coup de faire le pied de grue. Quel moment de cinéma !

Le lauréat du Lion d’or de Venise a fait couler de l’encre pour mille raisons. Chef-d’oeuvre d’humanité et de finesse, primé à l’unanimité par le jury de la Mostra, également rejeton de la grosse plateforme en ligne Netflix et destiné au petit écran. Qui plus est, ce film intimiste, qui recrée le Mexico des années 1970 sur de lancinants souvenirs d’enfance du cinéaste de Gravity, semble aux antipodes de l’univers Netflix.

En noir et blanc, somptueusement filmé sur pellicule, sans musique, offrant l’impression d’avoir été enfanté par le cinéma de l’époque traitée, il paraît destiné par toutes ses fibres au grand écran. Avec ses longs plans, ses mises en situation patientes, la délicatesse de son approche psychologique, sa vraie pureté formelle, Roma tient de l’oeuvre intemporelle, presque accrochée au train du néoréalisme italien. Alors Netflix là-dedans…

Cette fois encore au TIFF, le film repose sur un beau portrait de femme. Cleo, la domestique d’une famille bourgeoise (Yalitza Aparicio), est l’amie du couple et de ses quatre enfants. Alors, quand elle tombe enceinte d’un type qui se révèle minable, sa patronne Sofia (Marina de Tavira) la soutient, d’autant plus que son propre mari finit par l’abandonner.

C’est l’âme du Mexique qui vibre et qui respire, avec son quotidien, ses tremblements de terre et ses feux de brousse, ses inégalités sociales, ses fêtes, sa misère et sa beauté, ses violences de masse (le massacre magistralement filmé de Corpus Christie d’une centaine d’étudiants par la junte en 1971).

Cleo est une héroïne du quotidien, résiliente, qui en l’espace de quelques jours traverse un chemin de croix de deuils et de trahisons, avant de sauver les enfants de la famille des vagues déchaînées, sans savoir nager. Une héroïne quasi mutique, attachante, évoluant à travers cette série de tableaux sublimes en noir et blanc, au début anecdotiques. Ils plongent de plus en plus dans les profondeurs du pays et de la psyché de cette femme admirable de courage.

Chef-d’oeuvre donc, et meilleur opus de Cuarón, grâce au visage de cette femme humble et blessée et à un amour du cinéma plus fort que toutes les plateformes sur lesquelles le film sera projeté.

Le tour de lune de Ryan Gosling

Pour tout dire, on verra peu la lune dans First Man de Damien Chazelle (La La Land). Il y sera surtout question de la façon dont Neil Armstrong (Ryan Gosling, solide et concentré) s’est préparé et a vécu les mois précédant l’alunissage qui fut un petit pas pour l’homme mais un grand pas pour l’humanité. Retour aux années 1960 de Kennedy et au rêve américain de conquérir notre satellite naturel, à défaut d’une terre sur laquelle tout est compliqué.

Photo: Festival international du film de Toronto L'acteur Ryan Gosling, dans «First Man»

Jamais Ryan Gosling n’aura eu autant l’impression d’endosser une responsabilité qu’au cours de ce tournage exigeant. Quant au film, il se sera fait attaquer pour de mauvaises raisons : l’absence de la fameuse scène du drapeau américain planté sur la Lune. Le cinéaste américain traîne cette épine depuis l’ouverture de la Mostra de Venise… Il en a assez. Nous aussi. Damien Chazelle se défend sur un flanc politique quand il voudrait causer cinéma et réalisme des scènes pour lesquelles il s’est documenté. Trêve de susceptibilité patriotique…

Le fait que ce film soit longtemps plutôt ennuyeux constitue un ennui plus sérieux. Il faut s’armer de patience pour traverser les 30 premières minutes de First Man. La vie de famille sous tension d’Armstrong, les exercices préparatoires des astronautes et les prises de bec avec les membres de la Nasa, alors que des confrères meurent en cours de missions catastrophiques, traînent en longueur et le jeu des acteurs ne défonce rien.

Apollo II ne semble pas voué à éblouir la planète mais à se désintégrer avec ses pilotes et son vaisseau dans la stratosphère. Ça tournera mieux que prévu, mais peu à peu ce stress, cette volonté de Neil Armstrong, homme qui n’aime pas faire des discours mais qui serre les dents, passent l’écran et First Man décolle. Tous les films sur l’espace prennent appui sur le 2001 de Kubrick, avec musique en majesté. Celui-ci n’y échappe pas, tout en gardant longtemps les pieds sur terre…

Les images de l’espace et de rotation de vaisseau en formats multiples (IMAX, 35 mm, 16 mm et autres) cèdent souvent la place à des scènes de la vie ordinaire. Le futur héros est incompris par sa femme antipathique et anxieuse (Claire Foy) alors que Buzz Aldrin et son épouse voient la vie en rose. Fort bien…

J’avoue que le film ne m’a pas transportée, faute de mélange de genres bien dosé, mais on y apprend beaucoup sur les dessous d’une mission qui a fait l’histoire. Toutes ces péripéties troubles effacées par un alunissage triomphal, soudain mises en lumière, constituent aussi un appel à la vérité. Reste que First Man, comme film, ne fera pas l’histoire de son côté.

Retour à Montréal sur ma propre planète aujourd’hui. Adieu TIFF !


Odile Tremblay est à Toronto à l’invitation du TIFF.