La femme dans tous ses états au TIFF

Dans «If Beale Street Could Talk», les jeunes acteurs Kiki Layn et Stephan James, par leur naturel, l'harmonie de leurs étreintes, semblent vraiment faits l'un pour l'autre.
Photo: TIFF Dans «If Beale Street Could Talk», les jeunes acteurs Kiki Layn et Stephan James, par leur naturel, l'harmonie de leurs étreintes, semblent vraiment faits l'un pour l'autre.

Avec en poche son Oscar du meilleur film pour Moonlight remporté en 2017, le cinéaste afro-américain Barry Jenkins est devenu une figure de premier plan, aux oeuvres hautement attendues. Par sa sensibilité, la proximité tissée avec des personnages aux trajectoires marginales et crève-coeur sur fond d’identité raciale et sexuelle, Moonlight découvrait une signature, unique, chaude, fine, à l’heure où Hollywood recherche des talents du côté de la communauté noire. Celui de Jenkins est immense.

If Beale Street Could Talk, romance pétrie d’ampleur et de poésie, adaptée du roman de James Baldwin (1974), n’a pas la structure éclatée de Moonlight, mais glisse à merveille entre les temporalités narratives. Le film aborde à Harlem le destin d’une femme de 19 ans (Kiki Layne, vraie découverte). Elle est enceinte de son ami d’enfance devenu son mari, Fonny (Stephan James, excellent aussi), derrière les barreaux pour un viol qu’il n’a pas commis.

Voici encore un beau portrait de femme, et ils sont nombreux cette année au TIFF. La jeune amoureuse, avec l’aide de ses proches, décide de sortir Fonny de ce mauvais pas. Les deux familles se dévoilent de concert, à travers leurs disparités, leur lutte commune.

Photo: Rich Polk Getty Images / Agence France-Presse Le cinéaste Barry Jenkins, à Toronto

If Beale Street Could Talk demeure avant tout une merveilleuse histoire d’amour romantique où les corps parlent davantage que les mots, sinon ceux d’une voix hors champ. Des flashbacks aident à saisir les tenants des relations mises en scène, montrant sans avoir l’air d’y toucher sur quels détails se forgent les passions amoureuses et les liens familiaux.

Ces deux jeunes acteurs, par leur naturel, l’harmonie de leurs étreintes, semblent vraiment faits l’un pour l’autre. Les voici entraînés dans ce New York du milieu des années 70 par des forces qui les dépassent, forts d’une même quête de justice éperdue. La caméra élégantissime, les cadrages artistiques, la musique inspirée épousent délicatement chaque émotion dans les scènes d’amour, d’appartements, de prison et de rue, toujours justes et chargées. Barry Jenkins, à travers ce grand film tragique, atteint une grâce lumineuse, sur des touches d’humour, de rage, de lyrisme et de vérité.

Plateforme de l’heure

Ces temps-ci, le mot Netflix retentit partout dans les coulisses du TIFF. Mardi, nous verrons Roma, d’Alfonso Cuarón, lauréat du Lion d’or à Venise, né dans son giron, qui avait échappé à Cannes. Au TIFF, six films sont diffusés par la grosse plateforme. Est projeté ici entre autres Girl, du Belge Lukas Dhont, qui créa la sensation à Cannes et récolta deux lauriers : la Caméra d’or et le prix d’interprétation pour l’extraordinaire Victor Polster. Netflix l’acheta alors, bloquant sa sortie en salles, à l’immense déception des exploitants de cinéma (sauf en France où sa programmation était déjà planifiée), qui en auraient fait leur miel.

Car ce portrait pudique et poignant d’une transgenre, fille née dans un corps de garçon, aspirant à une carrière de danseuse étoile, suivant des cours de ballet classique en même temps qu’un traitement hormonal, laisse sans voix. C’est de courage et d’endurance infinie qu’il est question ici, mais aussi de haine du pénis qu’elle parviendra à faire disparaître dans une violence extrême.

Lara est belle, féminine, anorexique et sous haute tension. Son père, joué avec finesse par Arieh Worthalter, se révèle aimant, patient et compréhensif, mais rien ne va plus pour l’ado entre deux sexes : ni dans le studio de danse où ses pieds s’ensanglantent, ni dans sa tête, ni dans sa chambre où elle bande son pénis, ni avec ses copines qui l’intimident, ni dans sa sensualité flottante. La caméra accomplit le tour de force d’éviter la démonstration et le voyeurisme tout en explorant l’intime. On parle ici d’un film unique et extraordinaire que vous ne verrez pas dans un cinéma près de chez vous.

Ravissante Colette

Côté portraits de femmes, un mot sur Colette, de l’Américain Wash Westmoreland, cinéaste de Still Alice. Ce n’est pas pour crier à l’appropriation culturelle, mais quand même… On ressent une tristesse à voir un important biopic sur la vie et la carrière de romancière des Claudine et de Chéri, se dérouler à Paris et dans la campagne française… en langue anglaise. La ravissante Keira Knightley en Colette porte les vêtements stylés mieux que quiconque. Le Paris de la Belle Époqueavec ses salons, ses vacheries et son élégance sont représentés avec une grâce plus britannique qu’américaine.

Le destin de l’épouse de Willy (Dominic West), qui signait ses livres à sa place en un temps où les droits des femmes se réduisaient à presque rien, avant qu’elle devienne la grande Colette objet de scandale pour sa vie libre et d’admiration pour ses écrits, n’en demeure pas moins fascinant à l’écran. Les acteurs s’en tirent avec les honneurs de la guerre, la musique de Thomas Adès se révèle exceptionnelle, mais l’ensemble paraît trop lisse et trop esthétique, un peu comme un film de James Ivory… à Paris.

Odile Tremblay est à Toronto à l’invitation du TIFF.