«The Death and Life of John F. Donovan»: l’épuration, façon Dolan

Le réalisateur québécois Xavier Dolan
Photo: Loic Venance Archives Agence France-Presse Le réalisateur québécois Xavier Dolan

On avait attendu le film en vain en 2017 au même festival de Toronto ; il avait été retiré in extremis pour cause de montage à parfaire. Avec ce nouveau rendez-vous manqué à Cannes au printemps dernier… The Death and Life of John F. Donovan, premier long métrage en anglais de Xavier Dolan, coécrit avec Jacob Tierney, sur distribution cinq étoiles, aura été l’oeuvre lente de celui qui filme plus vite que son ombre.

Lundi aura bel et bien lieu sa première, au Winter Garden Theatre. Les spectateurs se sont arraché les billets pour cette séance, comme des pains chauds.

En attendant, le cinéaste, rencontré dimanche par Le Devoir dans une suite de l’hôtel Intercontinental, avait la tête un peu ailleurs. Toujours sur le tournage de son Matthias et Maxime, cette histoire de deux amis qui tombent amoureux. Un film pur Québec, avec Anne Dorval, Xavier Dolan, Pier-Luc Funk, Antoine Pilon, Micheline Bernard, et bien d’autres. « Je suis tellement heureux sur ce plateau que mon coeur n’est pas complètement ici, avoue-t-il. La finalité d’un film se nourrit aussi de la créativité d’un autre. Tourner me permet de conserver une distance émotive. Toronto constitue une plateforme de business sans pareille et un marché énorme, mais le temps a fait son oeuvre sur ce film-là… »

The Death and Life of John F. Donovan (Donovan pour les intimes) : avec son budget de plus de 35 millions de dollars, une distribution sans la rousse vedette Jessica Chastain, coupée au montage, sa gestation aura fait causer. Exit en outre la partie historique tournée à Prague, comme divers pans de cet édifice cinématographique. « Les séquences oniriques ont disparu. La première version durait quatre heures, explique Dolan ; celle-ci 1 h 54. Nous avions tourné trois films. Maintenant, on ne peut en présenter qu’un. »

Kit Harington, Natalie Portman, Susan Sarandon, Kathy Bates, le jeune Jacob Tremblay, les Britanniques Thandie Newton et Ben Schnetzer sont toujours à l’affiche de la production ambitieuse tournée entre Montréal, Londres, Prague et New York.

Sa date de sortie demeure une énigme. En 2019, oui, mais quand ? Tout dépendra, entre autres, d’éventuels acheteurs américains. Point de bande-annonce encore non plus…

Toutes ces péripéties au fil des mois auront modifié l’axe de Donovan et nourri sa légende, lui conférant auprès du public une sorte d’aura trouble. « J’ignore si cette aura est positive ou négative, déclare Xavier Dolan. Chose certaine, les gens devant l’écran arrivent avec leur propre perception du film. Certains peuvent se dire : “On attendait un film avec plus de problèmes”. D’autres, qui cherchaient des pleurs, vont découvrir une oeuvre complètement différente de ce que j’ai fait ailleurs, mais dont je suis fier. »

L’admiration féconde

Rappelons sa double trame : le petit Rupert (Jacob Tremblay), à Londres avec sa mère (Natalie Portman), entretient une relation épistolaire avec un acteur célèbre (Kit Harrington). Leur relation très pure se verra salie par les soupçons de pédophilie entraînant la chute de l’acteur à New York et modifiant la vie de Rupert également.

« Mon film porte sur le sentiment d’admiration éprouvée durant l’enfance et sur la façon dont les artistes vivent un difficile équilibre entre leur vie et leur carrière, en cherchant à préserver une intégrité », résume Xavier Dolan, qui s’identifie au personnage de Rupert davantage qu’à l’acteur célèbre, John F. Donovan, lui qui écrivait dans son enfance des lettres non seulement à DiCaprio, pour louer sa prestation sur Titanic, mais à plusieurs vedettes et créateurs qui l’impressionnaient. « J’ai toujours été qui je suis. »

The Death and Life of John F. Donovan, le cinéaste l’a voulu un hommage aux productions des années 1990 et 2000 qu’il idolâtrait jadis. « Autant Mrs. Doubtfire que Titanic, ou même des téléromans américains à l’eau de rose, puis Harry Potter avec un clin d’oeil à Social Network. Sa structure rappelle celle de Laurence Anyways. C’est un film construit de façon complexe et classique. »

Sa structure rappelle celle de Laurence Anyways. C’est un film construit de façon complexe et classique.

Nouvelle étape créatrice ? Oui et non. Son prochain, Mathias et Maxime, devrait s’offrir des points de concordance avec Mommy et Tom à la ferme. N’empêche… « Maintenant, comme scénariste, je me demande : “Est-ce que cette scène fera progresser l’histoire ? Est-elle nécessaire ?” confie Xavier Dolan. Moi qui ai plutôt le réflexe de la surabondance, en privilégiant un cinéma plus austère, plus contemplatif, qui va droit au but, j’apprends à ne pas me répéter. »

Harington en acteur abîmé

Kit Harington, célèbre pour son rôle dans la série Game of Thrones, campe l’acteur John F. Donovan. Ce personnage si loin, si proche de sa vie de vedettariat, il affirme l’avoir vécu comme un défi davantage qu’une version de lui-même. « À ma différence, John F. est gai et fragile, plus abîmé », nous a-t-il précisé. Harington se sentait davantage relié aux scènes d’intimité, lorsque Donovan, loin des feux de la rampe, est seul dans une cuisine, ou embrasse un amant, retrouvant une authenticité égarée par la gloire qui force au port du masque.

L’acteur, qui a vu le dernier montage du film, songe à toutes les scènes tournées et coupées avec un soupir. « Je comprends pourtant le choix éditorial d’avoir sacrifié le personnage de Jessica Chastain, dit-il. Elle était brillante, mais ça aurait donné un autre film… »

Kit Harington avait trouvé sur le plateau le jeune cinéaste exigeant avec ses comédiens comme avec lui-même, entièrement dévoué à son art. « Que tu aimes ou que tu n’aimes pas son film, nul ne peut remettre en cause la passion qui habite Xavier », conclut-il.


Odile Tremblay est à Toronto à l’invitation du TIFF.