La danse des rois au TIFF

Une jeune femme prend un égoportrait avec un visage en papier de l’acteur Chris Pine de la production «Outlaw King» à l’ouverture du Festival international du film de Toronto.
Photo: Evan Agostin Associated Press Une jeune femme prend un égoportrait avec un visage en papier de l’acteur Chris Pine de la production «Outlaw King» à l’ouverture du Festival international du film de Toronto.

C’est une production Netflix, Outlaw King de David Mackenzie, appelée à se voir diffusée sur sa plateforme et non en salle, qui lance le bal de ce 43e TIFF. Ironie du sort, quand le divorce entre Netflix et Cannes a fait couler tant d’encre au printemps… Deux visions du monde se font face alors qu’un nouveau géant des ondes prend sérieusement d’assaut les châteaux forts du septième art.

Sinon, la tradition est sauve ici : celle de démarrer le festival avec quelque chose d’un peu pompier. Leurs films d’ouverture s’adressent d’abord à une audience de commanditaires et d’amis de la maison, qu’un cinéma d’auteur pourrait déconcerter. N’ayez crainte !

Avec l’aventure du premier roi d’Écosse, Robert the Bruce, époux de la fille du roi d’Angleterre, nous voici dans l’épopée historique de premier degré. N’est pas Shakespeare qui veut et les hantises intérieures de Macbeth manquent à l’appel. Outlaw King se déroule au XIVe siècle alors que le nouveau monarque (Chris Pine) s’est fait voler sa couronne par le prince de Galles (Billy Howle), qui a mis son rival hors la loi et envahi le pays avec son père, le roi d’Angleterre. Leurs troupes s’affronteront et The Bruce, avec sa petite troupe de soldats, l’emportera sur les troupes anglaises à la bataille de Bannockburn en 1314.

Au beau théâtre Princess of Wales, la faune de début de soirée était moins chic qu’à la vraie projection officielle plus tardive, mais l’équipe nous présenta cet Outlaw King, certains en kilt. Le cinéaste David Mackenzie expliqua à quel point il pouvait être stressant de porter à l’écran un personnage aussi héroïque de la mémoire écossaise.

Le dernier festival de Handling

Hommage fut rendu aussi à Piers Handling, le directeur du TIFF, qui tire cette année sa révérence du festival après l’avoir propulsé au premier plan.

Puis, les lumières se sont fermées. Cette production académique à grand déploiement est du moins portée par un souci d’authenticité, que revendiquait devant nous le cinéaste. Décors et accessoires avec châteaux dans la lande écossaise, duels au sabre et soldatesque assoiffée de sang sont au rendez-vous, après minutieuses recherches. Braveheart de Mel Gibson avait évoqué l’épisode en 1995 en prenant plus de libertés.

On ne parle pas ici de performances d’acteurs, même si Chris Pine dégage une sensibilité qui séduit chez ce personnage d’action. Parfois, les éclairages d’auberge et de château à la chandelle, les brouillards dans la lande apportent une certaine poésie à ce qui ne demeure au bout du compte qu’une honnête production d’époque, ayant le mérite d’ouvrir une page d’histoire.

Sinon, la rue King est déjà fermée au trafic routier. Il fait moins froid que prévu et les gens déambulent, nez au vent. Le public du TIFF, qui se faisait moins présent en salle en 2017, est cette année cajolé. On lui facilite la vie, mais est-ce toujours possible ? Même les journalistes font la queue pour voir les gros films, parfois refoulés.

Virée en Italie

Et maintenant, Berlusconi…

Je me suis précipitée en matinée devant Loro, le dernier film de l’Italien Paolo Sorrentino, étrange et saisissant portrait d’un roi plus contemporain : le sulfureux et grotesque Silvio Berlusconi (mais toute ressemblance avec des figures existantes…). Le cinéaste de La grande Belleza en fait des tonnes et le film démarre sous trop d’effets de manche : animaux qui jouent les symboles du sacrifice, filles objets dans les piscines ou simples pâtures des bunga bunga, esthétique pop et mise en abîme des cadrages.

Patience ! La structure du film, où le personnage de Berlusconi n’apparaîtra qu’au bout d’une heure (Loro s’étale sur deux heures et demie), brosse d’abord un contexte, pénétrant le cercle mafieux du Cavaliere et par extension de l’Italie contemporaine aux téléréalités absurdes et la sexualisation à outrance à plein petit écran, sous la mainmise de l’affreux jojo.

Quand Toni Servillo, l’acteur fétiche de Sorrentino, fait son entrée dans la peau du magnat des communications et ex-premier ministre de l’Italie en son déclin, le rythme change. Dans la richesse de sa villa envahie par les filles, sous le regard désenchanté de son épouse, le vieux lion, qui évoque souvent Trump, devient presque humain, au milieu des procès et des scandales, soudain face à lui-même.

Rappelons que ce même cinéaste avait brossé dans Il Divo, en 2008, un portrait remarquable du premier ministre Giulio Andreotti. Cette fois, adoptant son style plus flamboyant des dernières années, tics et extravagances inclus, Sorrentino épouse de concert la vulgarité de son modèle. Il livre un film qui irrite par les redites et le trop-plein, mais évite le piège de diaboliser complètement celui qui avance, l’âge aidant, vers la fin de la bunga bunga, soudain flottant en des limbes qui diluent trop en fin de piste sa couleur et ses crimes.

Vendredi, on verra le documentaire de Michael Moore sur Trump. Le pouvoir n’a pas fini de fasciner, surtout quand des personnages sortis apparemment d’une mauvaise bande dessinée l’exercent. Berlusconi ouvrait la porte au locataire de la Maison-Blanche, qu’on retrouvera sur les écrans d’ici. Le cinéma, c’est ça aussi.