«We the Animals»: enfance fiévreuse

Raùl Castillo avec le jeune Evan Rosado, qui livre une interprétation habitée  expertement dirigée.
Photo: Orchard Box Raùl Castillo avec le jeune Evan Rosado, qui livre une interprétation habitée  expertement dirigée.

La maison que Jonah, 9 ans, partage avec ses parents et ses deux frères semble trop petite pour accueillir leurs cinq corps entassés. Dense, la nature alentour pourrait avoir du charme si ce n’était la proximité de cette ville industrielle aux rues et aux façades décaties. Un environnement morne, et une promiscuité aliénante, que Jonah fuit en consignant écrits et dessins dans un cahier qu’il garde jalousement hors de la portée des membres de sa famille. Et pour cause.

Dans We the Animals, Jonah a beaucoup à cacher : l’ambivalence que lui inspirent les rapports conflictuels entre ses très jeunes parents, son père chômeur prompt à la violence et sa mère pourvoyeuse, qui fait ce qu’elle peut ; cette différence qu’il sent sourdre entre ses frères et lui ; ce voisin adolescent sur lequel son regard s’attarde de plus en plus souvent…

Pour sa première incursion en fiction, le documentariste Jeremiah Zagar a pour ainsi dire coupé la poire en deux, en cela qu’il a jeté son dévolu sur un roman autobiographique, celui de Justin Torres. Jonah, le gamin par le point de vue de qui est relatée l’histoire, est l’alter ego de ce dernier.

Zagar maintient cette focalisation, mais réduit au minimum le recours à la narration hors champ, qu’il utilise judicieusement en lui conférant des accents tour à tour impressionnistes et incantatoires.

Enfance hantée

Aidé par un montage évocateur (Keiko Deguchi et Brian A. Kates) et une direction photo d’une âpreté poétique (Zak Mulligan), le cinéaste libère un flot quasi onirique où s’entremêlent événements clés et ellipses. La charge à la fois éthérée et sauvage de la prose de Torres, l’atmosphère fiévreuse qui prévaut autour de cet « enfant chargé de songes » s’incarnent avec un naturel prenant. Planante, la musique de Nick Zammuto, en fond sonore.

Si l’on est happé de la sorte, toutefois, c’est en bonne partie grâce à l’interprétation habitée du petit Evan Rosado, un non-professionnel expertement dirigé. Son assurance tranquille face à une caméra qui ne le lâche guère est admirable. Par le truchement de son regard bleu-vert, l’on s’immerge dans une enfance hantée où la création clandestine tient lieu de lumière intermittente.

Découverts respectivement dans la série Looking et dans le film A Girl Walks Home Alone at Night, Raùl Castillo et Sheila Vand sont tout aussi magnétiques. Ils incarnent avec une vérité physique troublante ce couple prisonnier d’une dynamique perpétuelle d’attraction-répulsion.

Sans jugement

Produit avec peu de moyens, mais une réelle vision, We the Animals n’accuse aucune des tares inhérentes à la plupart des films de studios, à commencer par cette propension à juger les personnages. Jeremiah Zagar choisit plutôt, en épousant le regard de Jonah, d’observer.

Jamais une scène d’exposition ne vient-elle alourdir l’action à grand renfort de dialogues explicatifs chargés de décider pour le spectateur qui, des personnages, sont les bons et les méchants. Les actions des uns et des autres parlent d’elles-mêmes : à chacun de se faire une tête.

L’approche est d’autant plus pertinente que Jonah, les yeux et les oreilles dudit spectateur, ne se place jamais dans une position morale quant à ses parents, dont il n’est pas conscient des failles, sinon de manière inconsciente, instinctive.

Graduellement, la compréhension qu’il a de sa famille, son univers entier pour le moment, se transforme. Cela, à mesure que sa compréhension de lui-même se précise. Sous des dehors initiatiques, ce récit-là en est d’abord un d’introspection. Un film fragile et magnifique.

We the Animals

★★★★

Drame de Jeremiah Zagar. Avec Evan Rosado, Raúl Castillo, Sheila Vand, Isaiah Kristian, Josiah Gabriel. États-Unis, 2018, 93 minutes.