La montée des femmes au TIFF

Piers Handling dirige sa dernière édition du Festival international du film de Toronto.
Photo: Chris Young La Presse canadienne Piers Handling dirige sa dernière édition du Festival international du film de Toronto.

Samedi prochain, à Toronto, à l’exemple de Cannes et de Sundance, sous la bannière « Share her Journey Rally », la grande artère King, privée de voitures, sera prise d’assaut en plein TIFF par une grande marche de solidarité envers les femmes en quête de parité. Réalisatrices, stars et personnalités du milieu du cinéma défileront et protesteront. Signe des temps. Les enjeux féminins sont désormais au coeur des bouleversements du monde du cinéma…

Le TIFF n’a pas attendu le tremblement de terre de #MeToo pour faire plus de place aux réalisatrices. En 2017, 33,6 % des oeuvres qu’il présentait étaient dirigées par des femmes. Le pourcentage est passé à 36 % cette année. Une proportion plus élevée qu’ailleurs. Le rapport Celluloid Ceiling constate qu’aux États-Unis, en 2017, celles-ci ne formaient que 18 % des cinéastes, producteurs, scénaristes et monteurs à la roue des 250 films les plus importants de l’année. Le noyau dur d’Hollywood est masculin.

« Ici, nous avons toujours défendu la place des femmes, à travers des programmes et une attention soutenue, rappelle le directeur du TIFF, Piers Handling. Avec le foyer de #MeToo, un immense projecteur est désormais braqué dans l’industrie sur le travail des femmes cinéastes. La parité commandera du temps et des subsides d’État, mais ce mouvement a un effet accélérateur. Des jeunes réalisatrices se révèlent. Le milieu leur fait davantage de place… »

Le 43e Festival de Toronto démarre ce jeudi. Piers Handling y tient la barre pour la dernière fois. Ce grand cinéphile, qui a fait du rendez-vous une plaque tournante du septième art, avait envie de nouveaux horizons. Il aura entre autres poussé l’enfantement du Bell Lightbox, immense temple voué au septième art : salles, cinémathèque et musée, sur King Street, quartier général du TIFF, sans compter le reste. Un bâtisseur et un gentleman. En ces temps de bouleversements sociaux : nouvelles plateformes concurrençant les grands écrans, léger déclin d’audiences au TIFF, il estime le moment venu de passer la main.

La New-Yorkaise Joana Vicente lui succédera, grande figure du cinéma indépendant. Elle ne sera pas la première femme à diriger ce rendez-vous. Helga Stephenson l’avait précédée avec brio de 1986 à 1994.

Il est très important qu’une femme dirige le TIFF parce qu’elle apportera [de nouvelles] perspectives

 

La nouvelle directrice, d’origine portugaise, figure importante de la production indépendante new-yorkaise, entrera en fonction le 1er novembre aux côtés du directeur artistique Cameron Bailey. On dit Joana Vicente forte, ambitieuse et avide de nouveaux défis. Tant mieux !

« Il est très important qu’une femme dirige le TIFF, précise Piers Handling, parce qu’elle apportera des perspectives différentes. Cette industrie est depuis si longtemps sous domination masculine, avec humiliation des femmes. Les nouveaux défis en cinéma impliquent aussi leur participation plus active aux postes de commande. »

Signe des temps…

Le producteur américain Harvey Weinstein était une des figures phares du TIFF comme de Cannes, mais la roue de fortune a tourné pour lui. Ne comptez pas sur Piers Handling ni pour avaliser les abus de pouvoir du nabab déchu ni pour passer sous silence son apport passé au cinéma. « Ce qu’il a fait était répréhensible, dit-il. Ça ne l’empêche pas d’avoir transformé le monde du cinéma et la campagne des Oscar. Il était une force de la nature et poussa brillamment la mise en marché des films. Ses méthodes étaient musclées, parfois brutales. Il a mis un cinéma plus indépendant sur la carte et fut le dernier des “Mogols” d’Hollywood. »

Photo: Loïc Venance Agence France-Presse Parmi les femmes dont on pourra voir les films au TIFF, Margarethe Von Trotta («Searching for Ingmar Bergman»), Adina Pintilie («Touch Me Not») et Nadine Labaki («Capharnaüm»).

Fin d’une époque ? La chute de l’ogre Weinstein y participe. Les abus de pouvoir et le féodalisme sexuel s’écroulent comme des hautes tours.

Signe des temps aussi : au TIFF sera lancé Assassination Nation de Sam Levinson. Cette production américaine grand public, avec harcèlement, meurtres et effets d’horreur, met en scène de nouvelles sorcières de Salem. Des adolescentes, dont les photos de nudité et les propositions sexuelles sont dévoilées par piratage informatique, se vengent après lynchage sanglant par leurs concitoyens. Un peu comme l’avait fait Black Panther pour les Noirs américains, ce film en projection de minuit, destiné à une clientèle adolescente, aura un effet de catharsis pour les femmes, avec ses héroïnes armées et harnachées, battantes jusqu’au bout.

Photo: Tobias Schwarz Agence France-Presse Adina Pintilie

Mais c’est vraiment la force des films de femmes en éclatement de genres qui crée l’événement : de Searching for Ingmar Bergman de l’Allemande Margarethe Von Trotta à Touch Me Not de la Roumaine Adina Pintilie, Ours d’or à Berlin. Plusieurs Françaises sont au rendez-vous, de Claire Denis avec un film de science-fiction (High Life) à Mia Hansen-Love (Maya), en passant par Mélanie Laurent, dont le polar Galveston fut tourné à La Nouvelle-Orléans. Ajoutez Capharnaüm de la Libanaise Nadine Labaki (Prix du jury à Cannes). Des titres comme Bulbul Can Sing de l’Indienne Rima Das, Destroyer de l’Américaine Karyn Kusama avec Nicole Kidman, Tell It to the Bees de la Britannique Annabel Jankel s’annoncent importants. Sans oublier Mouthpiece de la Torontoise Patricia Rozema. Du Québec, Les salopes ou le sucre naturel de la peau de Renée Beaulieu, avec Brigitte Poupart, et Les routes en février de Katherine Jerkovic, situé en Uruguay, seront là-bas.

Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Nadine Labaki

Une panoplie de films viendra démontrer à quel point un vent féminin souffle sur ce 43e TIFF, où l’ouverture de Piers Handling et l’esprit d’équipe qui règne dans le festival de la Ville Reine portent des fruits sur des plantes semées depuis longtemps.
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que le film de Katherine Jerkovic s'intitulait Les chemins en février, a été modifiée.