Roublev, une sorte de Candide russe

Terminé en 1966, «Andreï Roublev» n’a été montré en URSS qu’après sa diffusion internationale entamée au Festival de Cannes, trois ans plus tard.
Photo: Janus Films Terminé en 1966, «Andreï Roublev» n’a été montré en URSS qu’après sa diffusion internationale entamée au Festival de Cannes, trois ans plus tard.

« Je te demandais combien de fois tu l’avais vu… As-tu noté les anges dans la scène de la Passion du Christ ? Ils marchent aux côtés de la foule. Ils sont surexposés, on ne les voit pas, ou alors inconsciemment. J’ai vu le film des centaines de fois avant de les remarquer », confie le critique et professeur de cinéma Donato Totaro, enthousiaste à l’idée de partager sa fascination pour Andreï Roublev (1966).

Deuxième film d’Andreï Tarkovski (1932-1986), cinéaste culte russe, Andreï Roublev, fraîchement restauré, est à l’affiche au cinéma du Parc. Le travail de moine exécuté par la compagnie russe Mosfilms, et distribué par la firme new-yorkaise Janus Films, s’est fait à partir d’une copie pellicule numérisée en 4K, image par image, y compris sur le plan sonore.

Ce n’est pas le premier Tarkovski récemment restauré qu’accueille le cinéma du Parc. Il participe dans ce sens à une vague de remise en circulation de l’œuvre du cinéaste. À Paris, par exemple, le distributeur Potemkine Films a restauré son propre catalogue, à l’origine de la rétrospective Tarkovski présentée à l’été 2017 par la Cinémathèque française.

Photo: Janus Films Moine et peintre, Roublev a véritablement vécu, entre le XIVe et le XVe siècle en Russie.

Professeure au Département d’études littéraires à l’UQAM, où elle enseigne aussi le cinéma, Johanne Villeneuve apprécie le chemin parcouru depuis l’avènement des DVD, à la fin des années 1990. « La plupart d’entre nous avons connu les films de Tarkovski par des copies fades, souvent tronquées. Ces restaurations récentes font découvrir une acuité filmique exceptionnelle », dit-elle.

« Elles nous font voir, poursuit-elle, des aspects importants de ses films : la texture des images et du son, leur plasticité, l’impression que l’image est vivante, qu’elle respire. Comme une icône ! »

Tiré du Moyen Âge, le personnage Roublev a vécu à cheval entre le XIVe et le XVe siècle. Ce moine et peintre est célèbre pour son travail de l’icône religieuse, notamment pour l’Icône de la Trinité, œuvre reproduite sans fin.

Tarkovski ne signe pas un biopic. Il décrit plutôt son sujet comme un être tourmenté par la violence de son époque, qui renonce à l’art et se mure dans le silence.

« Tarkovski a dit un jour qu’il ne voulait pas montrer une seule seconde Roublev en train de peindre. Ce n’est pas le plus grand film sur un artiste, mais c’est le plus grand sur l’art », résume Donato Totaro. Le professeur à temps partiel de l’Université Concordia, fan du cinéaste russe — « Stalker est mon préféré », précise-t-il —, qualifie Andreï Roublev d’ode au pouvoir créatif.

La scène d’ouverture, où un homme plane dans les airs, lui semble emblématique. « On peut l’interpréter comme le mythe d’Icare. Mais il y a aussi l’idée que l’artiste doit s’envoler, doit survoler un vaste territoire. Et qu’il peut s’écraser. C’est une scène à la fois fantaisiste et réaliste. »


Johanne Villeneuve croit pour sa part que Tarkovski permet à l’œuvre de Roublev de retrouver « une portée spirituelle, longtemps occultée par l’historiographie soviétique ». Mais elle préfère lire le film comme la description de « la période de la vie du peintre la plus obscure, celle qui échappe à l’exégèse ». « Si la fin du film, avec le son retrouvé des cloches et sa séquence en couleur, rend hommage à l’art, rien n’est triomphal », dit-elle.

L’icône russe

Andreï Tarkovski, qui a réalisé cinq de ses sept longs métrages sous le régime soviétique, a subi avec ce deuxième titre sa plus longue censure. Terminé en 1966, Andreï Roublev n’a été montré chez lui qu’après sa diffusion internationale entamée au Festival de Cannes de 1969, d’où Tarkovski est reparti avec le prix de la critique internationale.

Photo: Janus Films La restauration, véritable travail de moine, s’est faite à partir d’une copie pellicule numérisée en 4K, image par image, y compris sur le plan sonore. Elle permet de saisir toutes les textures et les nuances captées par la caméra de Tarkovski.

Fait cocasse, selon Donato Totaro, l’URSS avait accepté de l’envoyer à Cannes à la condition qu’il soit présenté en fin de festival. « Il a été projeté à 3 h du matin et il a récolté le seul prix qui n’avait pas été encore attribué », avance-t-il.

Dès son premier long, L’enfance d’Ivan (1962), Tarkovski rompt avec le réalisme socialiste prôné par l’État. Sa Russie n’est plus un champ fleuri et abondant, ses héros nationaux sont faibles, mais insoumis.

Le patriotisme du réalisateur s’exprime autrement dans ce film campé au Moyen Âge. Pour Annie Gérin, professeure d’histoire de l’art à l’UQAM spécialiste de l’ère soviétique, le sujet Roublev permet de retourner à des « racines vraiment russes ».

Il y a l’idée que l’artiste doit s’envoler, doit survoler un vaste territoire. Et qu’il peut s’écraser.

L’art de l’icône avait déjà été, au début du XXe siècle, l’occasion pour les modernes russes de redécouvrir leur primitivisme à eux, pendant que les Picasso de l’Occident se tournaient vers l’Afrique. « Roublev est le plus grand. Toutes les églises en Russie ont sa Trinité, qui a été copiée et copiée. Elle a une telle expression et introspection… » commente-t-elle.

Terre et eau

« Certains diront que c’est son film le plus russe parce qu’il renoue avec la Russie médiévale, concède Johanne Villeneuve. En réalité, Andreï Roublev forme, avec les autres longs métrages de Tarkovski, une manière de regarder la même réalité. Chacun le fait sous un angle différent, comme si on regardait par un prisme, en se déplaçant. »

Les points communs abondent dans sa filmographie. Pour la professeure de littérature, le « fluide » qui traverse son œuvre, c’est le thème du temps, celui qui passe et efface, qui revient et recommence.

« Il s’agit d’une manière de voir et d’entendre, de filmer en “sculptant le temps”, comme l’écrivait Tarkovski, dit celle qui voit l’eau comme un motif central. Les éléments liquides épousent, sur le plan visuel, mais aussi sonore, la fluidité du temps, le rythme des choses et de la vie. L’eau lave tout, efface tout, mais sa présence agit comme une rémanence. »

Autant pour la prof de l’UQAM que pour son collègue de Concordia, Andreï Roublev est un condensé de la signature Tarkovski, et de sa façon de filmer la terre, la nature et sa terre, la Russie. Sans fleurs ni fioritures.

Le Roublev de Tarkosvki, c’est un peu le Candide de Voltaire, dit Donato Totaro. Il découvre la dure réalité, loin de Dieu, sans anges, ou presque sans eux.