«En guerre»: sur la ligne de feu, et de piquetage

Sanguin et viscéral, le grand Vincent Lindon joue son va-tout.
Photo: Diaphana Distribution Sanguin et viscéral, le grand Vincent Lindon joue son va-tout.

Depuis le magnifique Quelques heures de printemps, le réalisateur Stéphane Brizé a trouvé en Vincent Lindon un formidable alter ego, d’abord en fils meurtri devant une mère au seuil de la mort, ensuite en gardien de sécurité dans un grand magasin, témoin involontaire de la misère (La loi du marché), maintenant en syndicaliste aux cordes vocales sûrement atrophiées dans En guerre.

Celui qui nous avait souvent habitués à une superbe musique de chambre (revoir les émouvants Le bleu des villes et Je ne suis pas là pour être aimé) se fait tonitruant, sec, intransigeant, pour décrire un affrontement spectaculaire entre des ouvriers en colère et des patrons au-dessus de la mêlée. La bougie d’allumage ? Des concessions salariales consenties par les ouvriers depuis deux ans pour sauver une usine de pièces d’automobile, au coeur d’une région en panne sèche sur le plan économique. Les bonzes de cette multinationale allemande veulent mettre la clé dans la porte, mais ils trouveront vite Laurent Amédéo (Vincent Lindon) sur leur chemin. Déterminé, persuasif, fort en gueule, ce dirigeant syndical mène ses troupes avec une poigne exceptionnelle.

Ici et là, quelques petites échappées dans le quotidien de cet homme qui deviendra bientôt grand-père, faisant ses courses ou causant avec sa fille au téléphone, rien de plus. Sous le regard (agité) de Stéphane Brizé, Laurent existe, et irradie, sur la ligne de piquetage, devant des patrons méprisants, des politiciens experts en langue de bois, et auprès de camarades grévistes dont le moral commence à flancher.

Le cinéaste adopte des postures cinématographiques nouvelles, du moins par rapport à ses films antérieurs, misant sur des dialogues improvisés, de longues séquences de bagarres verbales saisies sur le vif, le tout entrecoupé de reportages télévisés. On a même parfois du mal à départager l’esthétique télévisuelle de celle appartenant au cinéma tant la caméra apparaît souvent nerveuse, particulièrement dans les scènes de foule.

Ce radicalisme trouve son aboutissement dans ces séquences à caractère quasi anthropologique, celles où les débats s’enflamment, se prolongent, tendent à s’enliser pour mieux se recentrer sur l’essentiel. Il s’agit d’une authenticité en partie conquise grâce à tous ces acteurs qui n’en sont pas, des gens qui bien souvent jouent leur propre rôle, qu’ils soient ouvriers, patrons, voire négociateurs, ne gommant pas non plus leur accent.

Est-il nécessaire de spécifier qu’ils sont tous portés par la phénoménale énergie déployée par Vincent Lindon ? Encore une fois, l’acteur semble jouer son va-tout, ici sanguin, viscéral, aux yeux exorbités et à la voix tonitruante. Lui et ses semblables sont prisonniers d’une dynamique étouffante, rarement exempte de dérapages, débouchant sur les inévitables débats entre la fin et les moyens. Ceux-ci sont d’ailleurs si enflammés, si virulents, qu’ils nous happent tout en nous obligeant à prendre parti. Car Brizé fait ici le procès d’une mondialisation sans boussole, d’un néolibéralisme en cravate au discours ampoulé : lorsqu’il y a une guerre, il faut choisir son camp, et le cinéaste ne fait pas de mystère sur ses positions.

En guerre

★★★ 1/2

Drame social de Stéphane Brizé. Avec Vincent Lindon, Mélanie Royer, Jacques Borderie, David Rey. France, 2018, 113 minutes.