Jeanne Balibar au pays des «Merveilles»

Jeanne Balibar l’actrice lors de la présentation du film «Barbara» au Festival de Cannes en 2017
Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse Jeanne Balibar l’actrice lors de la présentation du film «Barbara» au Festival de Cannes en 2017

« On s’approche plutôt de Rabbi Jacob, non ? » « Tu crois ? Ça fait un moment que je soupçonne Jeanne de faire en douce un remake de Massacre à la tronçonneuse. Ça devient franchement inquiétant. »

Entre deux prises, à mi-parcours du tournage de Merveilles à Montfermeil, le premier film réalisé par Jeanne Balibar, cinéaste, les comédiens Marlène Saldana et Mathieu Amalric hésitent sur les références. Où sommes-nous ? À la mairie, le jour de l’investiture de la mairesse, Emmanuelle Joly, jouée par Emmanuelle Béart en pleine forme et en robe écarlate, qui signe son retour au cinéma après quelques années consacrées à la scène.

Florence Loiret-Caille n’est pas dans le champ, et on le déplore pour les futurs spectateurs, qui ne découvriront jamais le nuancier des grimaces horrifiées qu’elle lance à sa partenaire, obligée de retenir un fou rire alors qu’elle entame son discours. L’heure est sérieuse. Il s’agit de rendre immédiates les premières mesures de son programme, notamment celle qui consiste à multiplier les jours fériés tout en rebaptisant ceux qui existent déjà. Qu’on ne s’affole pas, Noël demeure, mais devient également la Journée de la presse (écrite), qui a bien besoin de croire au Messie. Emmanuelle Joly-Béart s’emmêle dans celle du kilt, d’abord promulguée le 8 mars, avant de décréter la Journée du ki… mono, en étirant le plus possible les syllabes, prise dans une sorte de transe devant la centaine d’administrés, tous Montfermeillois et Clichois.

Ses propos prennent de l’ampleur, se poétisent. Elle évoque Jean Valjean qui, nous l’ignorions, rencontra Cosette partie chercher de l’eau dans la source du buisson à Montfermeil tandis que, on n’en croit pas nos yeux, Jeanne Balibar en short déambule parmi les figurants, comme si de rien n’était. D’une voix langoureuse et persuasive, elle intime à l’auditoire de respirer profondément, de prendre « la météo du jour », de « se sentir comme une grande herbe avec des racines très profondes dans le sol », d’« ouvrir les fenêtres », c’est-à-dire de mettre ses bras à l’horizontale, ce qui décongestionne les omoplates, au risque de donner des baffes à son voisin. Et chacun d’exécuter peu ou prou les exercices de relaxation, les hommes nous semblant plus rétifs aux injonctions de la cinéaste que les femmes, pendant que l’élue municipale fictive continue de s’emballer. On s’y mettrait volontiers, et d’ailleurs l’ensemble de la tribune, hors champ, encourage l’assistance, par de puissants mouvements de liane avec leur buste, captée par cette séance d’hypnose collective.

Traîtres et traîtresses

Jeanne Balibar s’essaie-t-elle pour sa première réalisation à un nouveau type de direction d’acteurs ? Libérer un tournage de tout stress, inviter à la détente, est certainement utile, surtout lorsqu’on tournera trois nuits de suite, en pleine forêt à Bondy, la « fête de la Brioche ». Ou bien, peut-être la comédienne incarne-t-elle dans son propre film une praticienne du bien-être ? C’est une hypothèse.

À ses côtés, Emmanuelle Parrenin, musicothérapeute dont les inventions parsèment la séquence tournée, donne le la, elle aussi dans la foule des Montfermeillois et Clichois parés pour l’occasion de leurs plus belles tenues. « On révoque le museau qu’on n’a plus. Très peu d’humains menacent avec le nez. Allez, tout le monde menace. On travaille sur des fixités totales. »

[Avec] cette équipe, ces acteurs déments, l’énergie des habitants de Montfermeil et de Clichy, il m’a semblé inutile d’attendre des financements qui de toute manière ne viendraient jamais !

La praticienne se prend au jeu, oublie la caméra qui n’est de toute manière pas censée la filmer, les encourage avec moult chuintantes et sifflantes à écouter leurs souffles. Philippe Katerine, en retard forcément, du moins son personnage, devrait surgir à tout instant. Jeanne Balibar lui a donné le rôle du traître, dont la mairesse est folle amoureuse, la traîtresse étant incarnée par cette sainte-nitouche de Valérie Dreville interprétant une certaine Virginie Jaffret, coiffée d’un lourd chignon et affublée de quelques rangées de perles.

Il y a aussi un troisième traître, joué par François Chattot. Car il en faut bien, des traîtres, dans cette utopie politique qui sinon roulerait trop à l’aise : Merveilles à Montfermeil, la ville où il fait bon vivre ! En effet : la sieste pour tous est instituée ; un service d’assistance à la satisfaction sexuelle à domicile y est ouvert même la nuit, la « Montfermeil International School of Languages », où sont enseignées toutes les langues parlées dans la ville, divise par deux la journée de travail ; Delphine Souriceau, alias Bulle Ogier, conseillère écolo, chaussée de lourds godillots de jardinier, élève des poules sur les toits ; et il y a aussi Ramzy Bédia, premier adjoint au pôle « temps urbain ».

Le film entend tenir sur un équilibre délicat : franchement loufoque et vraiment politique. Ou comment concevoir une comédie sans que jamais le rire ne vire au détriment de l’utopie sociale. Étrangement, aucun des Montfermeillois interrogés n’accepte de considérer sérieusement le programme de la mairesse. « C’est trop beau pour être vrai, non ? » Ils sauveraient bien quelques mesures… puis finalement toutes.

De l’importance de ne pas enlever ses stilettos

Pause déjeuner. La démocratie locale vantée par la mairesse ne s’interrompt pas à la cantine. Les acteurs professionnels, qui ont eu la mauvaise idée de se grouper à une table à l’extrémité des cuisines, sont logiquement servis après la centaine de figurants, qui se sont mieux disposés dans l’espace. Si être une star ne donne même plus accès à des privilèges, où va-t-on ? Marre de l’égalité ! On ne dénoncera pas celui qui pousse ce cri du cœur. En attendant de se nourrir, Mathieu Amalric explique : « Jeanne n’a rien inventé. L’International School of Languages dont s’occupe mon personnage est inspirée d’une école à Oxford. Mais c’est à elle qu’il faut poser ces questions… »

Judicieux conseil, mais où est-elle ? Dans quelle forme est-on lorsqu’on tourne un premier film dans lequel on joue, qu’on dirige une centaine de figurants et une dizaine d’acteurs professionnels, et que le budget ultra-serré — essentiellement l’avance sur recettes — ne laisse aucun temps pour le doute ? Eh bien, excellente. Pas de cri, pas de stress. Elle semble faire très attention à ce que tout le monde soit détendu.

Rien ne se passe comme sur un autre tournage. Par exemple, la cinéaste accueille tous les matins les figurants, et elle les appelle par leur prénom quand elle leur donne une indication. Elle explique : « Les habitants de Montfermeil et de Clichy sont au centre du film. Il ne fallait surtout pas qu’ils apparaissent plantés dans le décor, mais que chacun puisse jouer devant la caméra. J’ai donc, l’année 2012-2013, animé avec Emmanuelle Parrenin, musicothérapeute et chanteuse, et Jérôme Bel, danseur et chorégraphe, cinq ateliers bimensuels, le jeudi soir, le vendredi, et deux le samedi à Montfermeil. » L’un de ces ateliers a été la matrice de Gala, ce spectacle de Jérôme Bel où de huit à dix amateurs présentent chacun un pas de danse que réinterprètent des danseurs professionnels et qui n’a cessé de tourner depuis.

Des liens se sont donc créés entre l’actrice-cinéaste, les associations et les premiers participants. Lesquels ont tout de même été surpris d’être rappelés cinq ans plus tard pour le film. Croisée à la cantine, Françoise, présente dès le départ : « Ce qui m’épate, c’est qu’à la première rencontre en 2012, Jeanne nous avait promis qu’on participerait à son film. Eh bien, cinq ans plus tard, elle est revenue nous chercher, un à un ! » Elle insiste : « C’est une personne de parole. »

Houda, qui comme l’ensemble des figurants n’avait jamais entendu le nom de l’actrice avant de travailler avec elle, renchérit : « Elle ne prend pas les gens de haut. Quand on l’a revue, elle se souvenait très bien de nous, elle a pris des nouvelles de chacun, j’ai trouvé ça étonnant. »

Pourquoi tant d’années entre les premiers ateliers et le tournage ? Jeanne Balibar : « Parce que tout d’un coup, c’était le moment. En ayant cette équipe, ces acteurs déments, l’énergie des habitants de Montfermeil et de Clichy, il m’a semblé inutile d’attendre des financements qui de toute manière ne viendraient jamais ! J’ai donc repris les ateliers quelques mois avant le tournage avec d’autres personnes. On a fait un casting, mais c’était un casting d’accueil et non de sélection. Qui voulait être dans le film a été pris. » Les acteurs professionnels et non professionnels sont payés pareil, au tarif syndical.

Retour sur le plateau. Une jeune fille rapetisse et grandit selon les prises. Entre deux prises, elle se débarrasse discrètement de ses stilettos. Ce qui n’échappe pas à Andréa, une étudiante qui s’occupe des figurants depuis 2012. La jeune fille négocie, explique qu’avec la chaleur qui a monté, elle n’entre plus dans ses souliers. Andréa est intraitable. Un jeune homme doit absolument partir alors que la journée n’est pas terminée. Impossible de le retenir, il ne peut pas se permettre de regagner en retard sa cellule de prison.

Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Eh bien, on commence par éteindre les portables, comme le rappelle l’assistant. Jeanne Balibar le contredit gentiment : « Ah mais, qu’est-ce que c’était bien, ce téléphone qui a sonné au milieu de la prise. J’ai adoré… Je n’en suis toujours pas revenue. »

Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Florence Loiret-Caille : « Eh bien, on se balibarise ! » Emmanuelle Béart, très en verve : « Non, mais tu crois que je sais ce que je fais ? Elle nous met dans un état pour jouer… » Florence Loiret-Caille questionne sa camarade : « Elle nous drogue, non ? On tourne des trucs qui ne sont pas du tout écrits dans le scénario ! Comme faire une course en étant accroupies en canard pour ne pas être vues à travers la fenêtre parce qu’on est à moitié nues, et le pire, c’est qu’elle s’arrange pour qu’on le fasse. Tout d’un coup, on a cinq ans et on veut la gagner, cette course ! »

Fin de journée de tournage. La Balibar se retrouve au bout de ce libre travail créatif et collectif allongée dans l’herbe au milieu du chemin avec deux autres comédiennes, dans la pose des jeunes filles d’un tableau de Renoir. Restent-elles dormir à Merveille-Montfermeil ?