«Femmes, femmes»: le petit chef-d’oeuvre méconnu

Guillaume Lemay-Thivierge dans le rôle de Mike dans «Le sourd dans la ville»
Photo: Attila Dory Guillaume Lemay-Thivierge dans le rôle de Mike dans «Le sourd dans la ville»

Même si Mireille Dansereau a défoncé le plafond de verre, en 1972, en devenant la première femme à réaliser un long métrage de fiction au Québec, La vie rêvée, la plupart de ses films demeurent méconnus. C’est notamment le cas de son adaptation du roman de Marie-Claire Blais Le sourd dans la ville, lancée à la Mostra en 1987.

Couronné d’une Mention honorable de l’Organisation catholique internationale à ce prestigieux festival de Venise, Le sourd dans la ville sera projeté ce lundi soir à la Cinémathèque québécoise, à l’occasion du cycle Femmes, femmes, en présence de la cinéaste et de la romancière.

« Je n’ai pas revu le film récemment, mais j’ai relu les critiques. Ce qui est incroyable, c’est qu’à Venise, on parlait de “petit chef-d’oeuvre”, mais quand je suis allée à Toronto, il y avait eu une mauvaise critique de Monsieur [Robert] Lévesque. Ce dont je me souviens, c’est qu’il y avait 27 films en compétition officielle et j’étais la seule femme », raconte Mireille Dansereau.

Un film moderne

N’ayant pu aller à la Mostra, Marie-Claire Blais a cependant présenté le film, en compagnie de la réalisatrice, à Paris et dans diverses universités américaines : « J’ai revu des extraits il y a deux ans à la Maison de la poésie à Paris pendant une lecture du Sourd dans la ville, se souvient l’auteure. Comme toujours, ç’a été très bien reçu ; souvent, c’est mieux reçu que chez nous. Je pense que ce que Mireille a fait était très avancé. À l’époque, on ne discutait pas beaucoup du suicide, de la mort, de la maladie. Elle a vu l’avenir, les promesses de l’avenir, où l’on serait plus lucide. Grâce à cela, le film est très moderne. »

Ayant connu un beau succès en salle à l’époque, Le sourd dans la ville met en scène des personnages issus de divers milieux qui se retrouvent dans un endroit minable, l’Hôtel des voyageurs, tenu par la lumineuse et sensuelle Gloria (Angèle Coutu). Mère de quatre enfants, dont le petit Mike (Guillaume Lemay-Thivierge) qui souffre d’une tumeur au cerveau lui faisant perdre l’ouïe, Gloria s’étourdit avec ses rêves de Californie alors que son mari croupit en prison. Arrive un jour Florence (Béatrice Picard), bourgeoise larguée par son mari, qui observe avec fascination ce monde aux antipodes du sien.

J’ai toujours été perçue comme une marginale par le milieu du cinéma ; je reven-diquais une vision féminine. Maintenant, je dirais féministe parce que je m’aperçois à quel point chacun de mes films a été fait à l’arraché.

« Le sourd dans la ville est l’un des rares films que je n’ai pas produits moi-même, c’est-à-dire où je n’ai pas investi mon salaire », confie Mireille Dansereau. C’est Louise Carré qui a produit le film. Je pensais qu’avec le nom de Marie-Claire Blais, ça serait plus facile d’arriver à faire ce film-là. »

L’adaptation de ce roman jugé inadaptable a nécessité plusieurs réécritures de la part des scénaristes Michèle Mailhot et Jean-Joseph Tremblay. Bien qu’on lui ait accordé un million de dollars, le plus gros budget de toute sa carrière, Mireille Dansereau a dû faire quelques sacrifices en cours de tournage.

« J’aurais voulu sortir plus de l’Hôtel des voyageurs, mais on n’avait pas le budget. J’ai alors privilégié les regards des uns vis-à-vis des autres. Marie-Claire Blais est quelqu’un qui a un regard très, très perçant vis-à-vis des gens. Il y a eu des versions avec plein de voix off, avec le phrasé merveilleux de Marie-Claire, mais je ne voulais pas aller là-dedans, même si j’ai étudié en littérature et que j’ai un grand respect pour Marie-Claire Blais. Je voulais être respectueuse de sa vision, mais la faire mienne. », explique la réalisatrice.

Lui ayant donné carte blanche à l’époque, Marie-Claire Blais salue encore aujourd’hui les choix de Mireille Dansereau. « Nous étions très proches à travers ce travail. Les moyens n’étaient pas grandioses, alors il fallait faire un film assez dépouillé, très dépouillé même. Le sujet profond, c’est ce garçon qui est témoin de la ville de sa fenêtre. Malgré tout, Mireille a réussi à ce que l’on ressente la ville tout autour, comme dans cette scène, qui n’est presque rien dans le livre, où Florence se fait bousculer dans la rue par des adolescents. »

« Mireille a aussi fait beaucoup de place à la peinture », poursuit la romancière. C’était très important cette apparition de la peinture qui joue un rôle pathétique, très humain, qui rejoint nos visages, nos passions. Le cri de Munch, c’est le cri de Mike qui ne peut pas sortir. »

Voix féminine, voix féministe

Quelque trente ans après la sortie du Sourd dans la ville, Mireille Dansereau, qui n’est pas du genre à faire des compromis, reconnaît que ce film ne lui a pas ouvert par la suite les portes des institutions financières.

« J’ai toujours été perçue comme une marginale par le milieu du cinéma ; je revendiquais une vision féminine. Maintenant, je dirais féministe parce que je m’aperçois à quel point chacun de mes films a été fait à l’arraché. Je ne me rendais pas compte à quel point j’étais dans un univers masculin et misogyne. Aujourd’hui, la situation me semble beaucoup mieux. »

Si le film, restauré par Éléphant, a quelque peu sombré dans l’oubli, il n’en paraît pas moins en phase avec la société d’aujourd’hui. « Ça, c’est le courage de Mireille d’avoir vu beaucoup plus loin que la réalité du roman », affirme Marie-Claire Blais, qui assistera « avec joie à cet hommage un peu tardif » à cette pionnière de notre cinéma.


Séance de signature de Marie-Claire Blais
à la Cinémathèque québécoise, le 20 août, de 18 h à 18 h 30

Le sourd dans la ville
à la Cinémathèque québécoise, le 20 août à 19 h, en présence de Mireille Dansereau et de Marie-Claire Blais

Cycle Femmes, femmes
à la Cinémathèque québécoise, jusqu’au 26 août