Entre l’ici et l’ailleurs aux Cantons-de-l'Est

Marthe Nadeau dans le rôle de Simone Levasseur et Michèle Magny dans celui de Michèle Levasseur Dubuc, dans «Les fleurs sauvages»
Photo: Rendez-vous du cinéma québécois 2012 Marthe Nadeau dans le rôle de Simone Levasseur et Michèle Magny dans celui de Michèle Levasseur Dubuc, dans «Les fleurs sauvages»

On a souvent reproché au cinéma québécois d’être éminemment… montréalais. Or, plusieurs cinéastes n’hésitent pas à prendre la clé des champs, tandis que d’autres font le choix de s’enraciner un peu partout sur le territoire. Le Devoir vous fait découvrir cet été les charmes et les secrets de sept régions du Québec, chacune exprimant un pan légendaire, singulier, ou méconnu, du cinéma d’ici. Dernier arrêt de cette série, les Cantons-de-l’Est, tout près de la frontière avec les États-Unis, et carrefour de diverses influences.

« Il ne faut jamais oublier que Les raquetteurs (1958), de Michel Brault et Gilles Groulx, le film qui allait donner naissance au cinéma direct, fut tourné à Sherbrooke », souligne avec fierté le réalisateur Pierre Javaux, établi dans la région depuis plus de 40 ans, ayant accompli toute sa carrière dans la capitale des Cantons-de-l’Est. « Chose un peu extravagante au fond », ajoute sur un ton amusé celui qui est également président du Festival cinéma du monde de Sherbrooke.

Pour ce Belge d’origine qui a choisi le Québec et pour qui vivre à Paris dans les années 1960 aurait signifié « s’enterrer complètement et renoncer à [son] accent », cette oeuvre fondatrice démontrait déjà le potentiel cinématographique des Cantons. Un autre de ses atouts : les paysages de sa région d’adoption sont tout simplement « extraordinaires », et c’est pourquoi, selon lui, différents cinéastes la choisissent avec enthousiasme, comme Jacques Leduc (La vie fantôme, 1992), Léa Pool (Lost and Delirious, 2001), Denys Arcand (Le déclin de l’empire américain, 1986 ; Les invasions barbares, 2003), ou Bruce Beresford (Driving Miss Daisy, 1989).

Suivre Jean Pierre Lefebvre

La majorité n’y vient qu’en passant, tandis que d’autres en ont fait la pierre angulaire de leur oeuvre, comme ce fut le cas pour Jean Pierre Lefebvre, lui dont plusieurs films, comme son chef-d’œuvre, Les dernières fiançailles (1973), ou Les fleurs sauvages (1982), célèbrent la singularité de son village, Saint-Armand. Enfant de ce coin de pays et voisin immédiat de ce patriarche du cinéma québécois, Guy Édoin (Marécages, 2011 ; Ville-Marie, 2015), d’une tout autre génération, l’admet. « L’oeuvre de Lefebvre est loin de mes thématiques, mais mon histoire au cinéma est assez liée à la sienne. » Entre autres souvenirs, « La boîte à soleil » (1988), où toute mon école primaire était allée tourner pour lui pendant une journée : cette image s’est cristallisée en moi, et m’a habité pendant des années ». Et si ses courts métrages (La battue, 2006 ; Les eaux mortes, 2009) affichent les couleurs des environs, dont celles de la ferme de ses parents, Guy Édoin voulait aussi « absolument aller tourner dans le verger où Lefebvre a tourné Les dernières fiançailles » pour Le pont (2004).

« Je ne veux pas juste faire des films ici parce que je viens d’ici », précise le cinéaste, qui s’est aussi intéressé à la peintre Corno, dont le documentaire a suscité un nouvel intérêt après sa mort en 2016. « Ça doit faire partie d’un désir de cinéma, poursuit-il, mais je dois avouer que j’ai toujours été inspiré par la ligne d’horizon du mont Pinacle, présente dans à peu près tous mes films. » En somme, il essaie « de la réinventer », constatant aussi que ce territoire « est très ancré dans l’américanité tout en étant une terre francophone ».

Les paysages, ça demeure accessoire, car ce qui me touche, ce sont les thèmes, les enjeux. Dans mes films, ce n’est pas toujours clair que ça se passe en Estrie, mais c’est clair que ce n’est pas réalisé par un gars de Montréal !

Alors qu’il a fait l’acquisition de la maison de ses grands-parents, « vieille d’au moins 175 ans », Guy Édoin passe une partie de son temps à Saint-Armand, principalement pour écrire, mais reconnaît que la proximité avec Montréal facilite son travail. Même s’il réside un peu plus loin, le réalisateur sherbrookois Anh Minh Truong admet aussi que la situation géographique de l’Estrie par rapport à la métropole québécoise offre plusieurs avantages… et quelques inconvénients.

À la recherche de son identité

« Les Cantons-de-l’Est éprouvent beaucoup de difficultés à cause de cette proximité, constate Anh Minh Truong. Dans des régions plus éloignées, comme le Saguenay, l’Abitibi ou la Gaspésie, ils n’ont pas le choix de travailler plus fort sur leur identité. » Pour ce réalisateur de plusieurs courts métrages, la trentaine et peut-être aussi la fondation de sa famille lui ont permis de faire la paix avec les propos d’une de ses professeurs du temps où il étudiait à l’Université Concordia : « Être cinéaste en région, c’est faire partie de la résistance. »

Un constat qu’il relativise, car « cinéaste de région, oui, j’ai eu du mal à l’assumer plus jeune, car on ne veut pas se faire accoler des étiquettes ». Avec le temps, d’un projet à l’autre, son coin de pays, « ça reste au coeur de ma démarche ». Or, « les paysages, ça demeure accessoire, car ce qui me touche, ce sont les thèmes, les enjeux, affirme celui qui prépare en ce moment un documentaire sur le processus de transformation du centre-ville de Sherbrooke. Dans mes films, ce n’est pas toujours clair que ça se passe en Estrie, mais c’est clair que ce n’est pas réalisé par un gars de Montréal ! »

Et de là à penser que les paysages seraient à la fois la force et le talon d’Achille des Cantons-de-l’Est, il n’y a qu’un pas qu’Anh Minh Truong est prêt à franchir. « Pour les Américains, la région est éminemment cinématographique, puisqu’elle possède un côté Nouvelle-Angleterre. Et plusieurs cinéastes québécois s’y intéressent davantage pour son aspect havre de paix, comme dans Le déclin de l’empire américain, qui pourrait se dérouler dans n’importe quel endroit de villégiature. »

Anh Minh Truong ne rechigne pourtant jamais à travailler avec des Montréalais, « car ils sont si proches », mais regrette de voir plusieurs jeunes de la relève partir pour la métropole « dès qu’ils ont atteint l’âge de raison ». « Les autres disciplines artistiques de la région, comme la musique et le théâtre, sont beaucoup plus effervescentes. Le cinéma, c’est onéreux. »

Et comme tous les autres cinéastes et gens de cinéma déterminés à vivre de leur art en dehors de la métropole, son mot d’ordre est simple : « Il faut avoir l’instinct du bâtisseur. »