«Cielo»: le murmure des étoiles

Le documentaire «Cielo» entraîne les spectateurs sous les cieux étoilés du désert d’Atacama.
Photo: Alison McAlpine / Second Sight Pictures Le documentaire «Cielo» entraîne les spectateurs sous les cieux étoilés du désert d’Atacama.

Les astronomes de l’Observatoire du Mont-Mégantic seront rongés de jalousie devant Cielo, un documentaire poétique, et atmosphérique, signé Alison McAlpine. On y contemple des cieux étoilés d’une beauté aveuglante, rehaussés il est vrai par un subtil polissage visuel et une habile accélération des images, dont celles des télescopes en mouvement, tous situés dans le désert d’Atacama, au Chili. En ces lieux arides, le phénomène de la pollution lumineuse, on ne le connaît pas.

On peut fort bien imaginer les autres problèmes des (rares) habitants de ce coin de pays hostile à l’agriculture, largement coupé du monde urbain dont on n’entend jamais la rumeur. Voilà qui en fait le paradis de l’astronomie, succession de collines rocailleuses où convergent ceux et celles qui scrutent le firmament en quête de nouvelles étoiles, de galaxies inconnues, d’exoplanètes à identifier.

Alison McAlpine ne s’aventure pas en spécialiste dans cette contrée, optant pour une posture à la fois humble et émerveillée devant cette immense voûte étoilée, un abandon qui n’est pas sans rappeler celui de l’héroïne mélancolique d’une nouvelle d’Alice Munro, The Moons of Jupiter, en visite dans un planétarium pour à la fois se perdre et se retrouver. La cinéaste n’apparaît jamais à l’écran, laissant tout l’espace à ses personnages, montrant aussi ses doutes dans une narration plus intimiste que scientifique, parfois d’une grande naïveté devant des observateurs aguerris forcés pour un moment de revenir sur le plancher des vaches afin d’expliquer ce qui peut sembler pour eux des évidences.

Cielo ne présente pas qu’une constellation d’esprits savants réfugiés dans leur tour d’ivoire où sont camouflés des objectifs si puissants qu’ils pourraient autant scruter les âmes que les confins de l’univers. Sans doute dans un désir d’égalité, comme si chaque parole était aussi importante que la précédente et la suivante, aucun des protagonistes n’est identifié, se révélant par leur environnement, aseptisé ou modeste, technologique ou rudimentaire. C’est ainsi que des chasseurs de planètes côtoient des cueilleurs d’algues, tandis qu’un conteur déclamant dans le calme du désert n’apparaît jamais aussi incongru qu’un photographe à la chasse aux ovnis, montrant ses clichés comme s’il s’agissait de preuves irréfutables.

Dans ce savant mélange de profils singuliers, certains scientifiques s’interrogent à la fois sur leur absence de spiritualité et un curieux sentiment de culpabilité à scruter le ciel alors que tant de choses vont si mal ici-bas. À l’opposé, un couple de paysans dont le dénuement ne fait aucun doute disserte de belle manière sur les lois de la gravité, et la qualité de leurs arguments ferait rougir bien des verbomoteurs sans cervelle.

Il y a plus de poésie que de science dans Cielo, plus de climats éthérés que de cartes détaillées, la cinéaste assumant une double fascination : celle pour ce firmament unique au monde, que la folie urbaine et industrielle n’a pas encore altéré (mais pour combien de temps ?), et celle pour ses rares habitants qui, contrairement à la vaste majorité d’entre nous, préfèrent lever la tête plutôt que de la pencher. Eux n’ont que faire d’un téléphone intelligent, car un océan d’étoiles les submerge et ils veulent être à l’écoute de leur murmure.

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Cielo

★★★ 1/2

Documentaire d’Alison McAlpine. Canada, 2017, 78 minutes.