Paysages du cinéma québécois: la Côte-Nord, une immensité à conquérir

Tadoussac est un coin excep­tion­nel, mais «bipo­laire: l’été, avec les touristes, c’est la folie furieuse, et l’hiver, c’est mort!» soutient Martin Laroche, réalisateur du film «Tadoussac» (photo), sorti en 2017. Laroche a passé trois étés et un hiver dans cette ville de la Côte-Nord.
Photo: K-Films Amérique Tadoussac est un coin excep­tion­nel, mais «bipo­laire: l’été, avec les touristes, c’est la folie furieuse, et l’hiver, c’est mort!» soutient Martin Laroche, réalisateur du film «Tadoussac» (photo), sorti en 2017. Laroche a passé trois étés et un hiver dans cette ville de la Côte-Nord.

On a souvent reproché au cinéma québécois d’être éminemment… montréalais. Or, plusieurs cinéastes n’hésitent pas à prendre la clé des champs, tandis que d’autres font le choix de s’enraciner un peu partout sur le territoire. Le Devoir vous fait découvrir cet été les charmes et les secrets de sept régions du Québec, chacune exprimant un pan légendaire, singulier ou méconnu du cinéma d’ici. Aujourd’hui, les espaces infinis de la Côte-Nord, longtemps terreau fertile du documentaire.

« Cette région-là est d’une beauté époustouflante ; il y a des paysages peu importe où l’on regarde. Même dans le stationnement du Walmart de Sept-Îles, on a une vue imprenable sur la baie : c’est certainement le plus beau stationnement de Walmart du Québec ! » lance, enthousiaste, la cinéaste Myriam Verreault (À l’ouest de Pluton, 2008, coréalisé par Henry Bernadet). Non, aucun chauvinisme dans ses propos puisqu’elle est originaire de la banlieue de Québec. Elle fait seulement partie d’un groupe de cinéastes qui explorent depuis des décennies cet immense territoire de 236 664 km², où l’on comptait 91 546 habitants en 2017, selon l’Institut de la statistique du Québec.

Cet enthousiasme est partagé par Michel Coulombe, chroniqueur cinéma à la radio et à la télévision de Radio-Canada. « Avec ses 1300 km de côtes, ses archipels, l’île d’Anticosti, ses rivières puissantes et ses lacs à l’infini, [la Côte-Nord] est forcément cinématographique », constate le coauteur du Dictionnaire du cinéma québécois, natif de Sept-Îles. Il déplore toutefois que la région soit « en partie méconnue », peu fréquentée par les Québécois, et souligne la chaleur de l’accueil : « Le fait de te déplacer pour visiter la Côte-Nord, les gens l’apprécient. »

Tadoussac, porte d’entrée

Le hasard fait parfois bien les choses, et ce fut le cas pour Martin Laroche (Les manèges humains, 2012), qui a décidé de poser sa caméra en plein hiver dans ce qui représente la porte d’entrée de la Côte-Nord : Tadoussac. Après une enfance passée dans le Centre-du-Québec, à Victoriaville, et plus tard en Estrie, à Rock Forest, le réalisateur a passé trois étés, et un hiver, dans ce coin exceptionnel, mais « bipolaire », comme le qualifie le personnage incarné par Isabelle Blais dans le bien nommé Tadoussac (2017). « L’été, avec les touristes, c’est la folie furieuse, et l’hiver, c’est mort ! » constate Laroche, précisant qu’il a malgré tout aimé « cet univers complètement différent, plus intimiste », qui l’a incité à tourner en pleine saison froide pour servir son propos.

Même dans le stationne­ment du Wal­mart de Sept-­Îles, on a une vue imprenable sur la baie : c’est certai­nement le plus beau stationne­ment de Wal­mart du Québec !

Et les paysages enchanteurs ? « Le danger, c’était de s’y perdre, et le défi fut de se concentrer le plus souvent possible sur les deux personnages féminins : on sacrifiait la beauté des lieux pour rester sur elles. »

Michel Coulombe salue l’audace de Martin Laroche (« Il a pris l’envers de la carte postale »), en profitant pour souligner à quel point Tadoussac apparaît trompeuse pour ceux qui connaissent bien la Côte-Nord. « Tadoussac, c’est comme la porte d’une maison, ou dire que l’on a visité Montréal en se rendant qu’à Pointe-aux-Trembles. » Cela témoigne aussi de la diversité des paysages, de leur immensité, alors que certains villages côtiers ne sont toujours pas reliés par la route — la 138 va maintenant jusqu’à Natashquan et Kegaska, mais Blanc-Sablon attend toujours —, tandis que certaines villes minières, loin du littoral, ne constituent pas forcément des attractions touristiques. Mais leur destin a suscité l’intérêt des cinéastes, comme ce fut le cas pour le sort réservé à Schefferville dans les années 1980 (Le dernier glacier, 1984, de Jacques Leduc et de Roger Frappier).

Les images de la région furent tout de même rares pendant longtemps. Michel Coulombe se rappelle un souvenir de jeunesse, son étonnement devant le premier film qui lui tendait enfin un miroir (Les bacheliers de la cinquième, 1962, de Clément Perron et de François Séguillon), et qui mettait en vedette « un monument », Gilles Vigneault. C’était surtout à une époque de sa vie « où il y avait un vrai déficit d’images, avec les nouvelles de Radio-Canada qui nous informaient que de ce qui se passait à Cap-Chat ou à Rivière-au-Renard [deux municipalités de la Gaspésie], mais jamais de Sept-Îles, et des documentaires filmés partout sauf sur la Côte-Nord ».

Les Innus, vedettes de cinéma

Plusieurs documentaristes vont corriger cette situation : Pierre Perrault (Le goût de la farine, 1977 ; Le pays de la terre sans arbre ou le Mouchouânipi, 1980), Bernard Gosselin, comme directeur photo mais aussi cinéaste (L’Anticoste, 1986), et avant eux, dans les années 1930, Paul Provencher, un pionnier dont la démarche fut mise en lumière par Jean-Claude Labrecque dans Le dernier des coureurs des bois (1979). Mais, de l’avis général, personne ne rivalise avec Arthur Lamothe, dont les nombreux films sur cette région et sur les Autochtones (La neige a fondu sur la Manicouagan, 1965 ; Mémoire battante, 1983 ; La conquête de l’Amérique, 1990-1991) témoignent, selon Michel Coulombe, « de sa fidélité, de sa constance, dont à l’égard des Montagnais, la colonne vertébrale de son oeuvre ».

Myriam Verreault est tout aussi fascinée par la culture innue, découverte à la faveur du tournage de son webdocumentaire Ma tribu c’est ma vie (2011), à Maliotenam, près de Sept-Îles. C’est là qu’a jailli, selon ses mots, « l’étincelle », l’envie de faire un film dont la démarche pourrait ressembler à celle d’À l’ouest de Pluton, « soit travailler avec des gens qui habitent ce lieu et écrire des histoires avec eux ». Ses recherches et ses lectures l’ont menée à Kuessipan (Mémoire d’encrier, 2011), roman dans lequel Naomi Fontaine évoque la réalité innue d’aujourd’hui, et à demander à l’auteure de collaborer à l’écriture de son long métrage de fiction, dont le tournage a été complété en mai dernier. La sortie est prévue au cours de l’année 2019.

Plusieurs séjours sur la Côte-Nord au cours des dernières années ont fait de Myriam Verreault une ambassadrice informelle de la région, et des Innus. « Les Innus de Sept-Îles s’expriment encore dans leur langue, ce que j’ignorais et qui me fascine. La Côte-Nord, c’est leur territoire, et connaître les Innus, c’est connaître ce territoire, mais aussi la faune et la flore : tout cela est parfaitement intégré à leur culture. » Et peu importe qu’elle croise Blancs ou Autochtones, Myriam Verreault s’émerveille de cet esprit des habitants de la Côte-Nord : « Les gens aiment leur région, tous ont un lien avec la chasse et la pêche, et on s’y sent bien accueilli : ça donne du monde pas mal moins stressé ! »

Selon vous, quel film symbolise le mieux la Côte-Nord ?

Myriam Verreault : « J’ai adoré Le goût de la farine (1977), de Pierre Perrault, mais pendant le visionnement, j’éprouvais un malaise que je n’arrivais pas à nommer. C’est plus tard que j’ai appris les accusations d’agressions contre le curé Alexis Joveneau par des membres de la communauté innue de la Romaine. Ce documentaire nous apprend beaucoup de choses sur la Côte-Nord, et sur les Innus, mais le ton est parfois condescendant, comme au-dessus de la mêlée. Refaire le film aujourd’hui, Perrault devrait donner la parole aux principaux intéressés. »

Michel Coulombe :« J’aime l’idée qu’un grand film populaire présente la région sans la travestir, et c’est le cas de La grande séduction (2003), de Jean-François Pouliot. Il montre la beauté de ces villages isolés, leur côté pittoresque, et l’ingéniosité des gens, pas râleurs ni abattus, mais complices et solidaires. Ce film est devenu l’image de marque de la Côte-Nord, un peu partout à travers le monde. »
1 commentaire
  • Louise Nepveu - Abonnée 30 juillet 2018 20 h 59

    Un coin de pays méconnu

    Merci pour ce bel article! Tant de Québécois voyagent à travers le monde sans connaître les beautés de la Côte-Nord ni la chaleur de ses habitants ni la culture innue, sans parler de ses plages sablonneuses!