«Le nid»: fiction et réalité confondues

Les comédiens Pierre-Luc Brillant et Isabelle Blais dans une scène du film «Le nid». 
Photo: K-Films Amérique Les comédiens Pierre-Luc Brillant et Isabelle Blais dans une scène du film «Le nid». 

David Paradis présente Le nid mercredi, en première à Fantasia. Pierre-Luc Brillant et Isabelle Blais y jouent des conjoints comédiens portant les mêmes noms qu’eux, entre autres mises en abyme.

Jusqu’où iriez-vous pour sauver votre couple ? Pierre-Luc, comédien de son métier, est prêt à aller très loin. À preuve, il a accepté la demande pour le moins extrême de son amoureuse Isabelle, également actrice. Ainsi Pierre-Luc consent-il à être enfermé cinq jours dans un espace clos, sans contacts avec le monde extérieur, hormis ceux, journaliers, avec Isabelle par écrans d’ordinateur interposés. Prémisse insolite pour Le nid, dévoilé le 25 juillet à Fantasia où le film a d’ores et déjà remporté le prix Barry Convex de la meilleure production canadienne. Il s’agit du premier long métrage de David Paradis, qui dirige Pierre-Luc Brillant et Isabelle Blais, couple à la ville, dans un exercice de métafiction des plus ludiques.

Autofinancé et tourné sur une période de quatorze jours dans le sous-sol délabré d’une église du centre-ville de Montréal, Le nid bénéficie d’un décor lugubre à souhait — on a l’impression de respirer de l’amiante en regardant le film.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le réalisateur David Paradis

« J’ai adapté le scénario au lieu, précise David Paradis. J’ai une fascination pour les sous-sols et pour les huis clos. Le huis clos, c’est peut-être la forme de film qui implique le plus de contraintes. Concevoir une intrigue qui se déroulera dans un lieu unique, et m’y tenir, c’était un défi que je voulais relever. »

L’endroit revêt en outre une dimension symbolique riche : il est à l’image du cerveau enfiévré de Pierre-Luc.

Y aller ou pas

Transcendant toute impression de gimmick, David Paradis fait du thème de la création le moteur de son film. Chacun de son côté, Pierre-Luc et Isabelle, les personnages, doivent réaliser des segments de ce qui deviendra un film, projet commun visant à les ressouder. Ce faisant, Pierre-Luc Brillant (C.R.A.Z.Y., La disparition des lucioles) et Isabelle Blais (Borderline, Tadoussac), les comédiens, plongent en eaux troubles.

« David m’a envoyé le scénario, et le côté fable sur la création m’a interpellé, relate Pierre-Luc Brillant, qui cosigne aussi la musique. L’aspect thriller, horreur, qui débouche sur autre chose complètement… Lorsqu’il a évoqué le rôle féminin, c’est moi qui lui ai suggéré Isabelle, mais je soupçonne qu’il attendait que je lui souffle cette réponse-là puisqu’il savait qu’on est ensemble dans la vie. »

« On s’est demandé si on voulait aller là : faire croire, dans une certaine mesure, qu’on joue nos propres rôles, se souvient Isabelle Blais. Pour ma part, j’en suis arrivée à la conclusion que c’était justifié. Que les gens pensent que c’est vrai ou pas vrai, je m’en fiche un peu : Pierre-Luc et moi, on sait ce qu’il en est, et ça me va. Surtout, la métaphore sur l’art, sur le vide que l’art peu combler, ça me semblait prometteur. »

D’enchaîner Pierre-Luc Brillant : « Il y a plein d’éléments qui m’ont échappé à la lecture et que j’ai découverts en voyant le film. »

Se sentir investi

De fait, David Paradis empile les couches de sens puis s’amuse à brasser celles-ci de manière à ce qu’on ne sache plus dans quelle réalité on se situe.

« Avoir un vrai couple d’acteurs, ça ajoutait une de ces couches ; c’est en soi intéressant parce que tu ne peux pas t’empêcher de te demander ce qui relève de la réalité et ce qui relève de la fiction, puis de la métafiction. Pierre-Luc et Isabelle ont en plus été très impliqués dans le montage. »

Voilà qui étonne, en cela que les comédiens sont rarement conviés dans la salle de montage.

« C’est le genre de projet dans lequel tu t’investis tellement que tu te sens concerné, responsable, du bon devenir du film. David a eu cette ouverture-là », dit Isabelle, qui lui en sait gré.

« C’est l’attitude de quelqu’un qui est en pleine possession de ses moyens, renchérit Pierre-Luc Brillant. Qui a suffisamment confiance en lui pour écouter les propositions. C’était évident au tournage : contrairement à pas mal de réalisateurs débutants, David savait exactement ce qu’il voulait tout en étant très réceptif. »

User de faux-semblants

Le respect est en l’occurrence mutuel. « Hormis son talent énorme, Pierre-Luc a une face de gars qui se réveille : c’était une qualité parfaite pour le personnage. Et Isabelle ! Elle devait jouer face à la caméra, à l’écart. Elle est impressionnante ; une machine à émotions. »

Avec leur aide, le cinéaste fait graduellement sourdre une ambiguïté en usant de faux-semblants. Pierre-Luc est-il bel et bien un captif consentant ? Isabelle est-elle véritablement celle qui tire les ficelles ? Ces manifestations de plus en plus inquiétantes autour de Pierre-Luc, sont-elles réelles ou des projections de son imagination en proie à la claustrophobie ?

Plus Le nid progresse, plus les motifs réels des difficultés conjugales des personnages se précisent… tout en se complexifiant. Émerge alors un supplément d’âme insoupçonné.

Rappel éloquent

Chacune leur tour, diverses mystifications narratives ouvrent sur des avenues inattendues une fois exposées comme telles.

« Je me suis cassé la tête pour tout ce qui était “indices” : en donner un peu, mais pas trop ; suggérer une chose mais aller ailleurs… C’est difficile d’en parler sans trop en dire », conclut David Paradis, non sans justesse.

À l’affiche le 31 août, Le nid constitue un rappel éloquent qu’en dépit d’une absence de moyens, le cinéma demeure possible dès lors qu’on dispose d’une histoire ingénieuse, et qui plus est d’excellents interprètes. Et ça, ce n’est pas de la fiction, « méta » ou autrement.