«Chained for Life»: un film à l'image d'Aaron Schimberg

«Ce qui a toujours été ma réalité, explique le cinéaste né avec une fente labio-palatine, c’est de voir qu’au cinéma, lorsqu’on intègre un personnage atteint d’une anomalie physique, c’est soit quelqu’un doté d’une sagesse incroyable, soit une victime à prendre en pitié… Mais le plus souvent, et de loin, c’est le méchant de l’histoire.»
Photo: Catherine Legault Le Devoir «Ce qui a toujours été ma réalité, explique le cinéaste né avec une fente labio-palatine, c’est de voir qu’au cinéma, lorsqu’on intègre un personnage atteint d’une anomalie physique, c’est soit quelqu’un doté d’une sagesse incroyable, soit une victime à prendre en pitié… Mais le plus souvent, et de loin, c’est le méchant de l’histoire.»

Aaron Schimberg aime le cinéma depuis l’enfance. Or, il s’agit d’une relation compliquée, car bien souvent, le jeune homme n’a pas l’impression que le cinéma l’aime en retour. Né avec une fente labio-palatine, Aaron Schimberg a grandi en étant bombardé de représentations négatives en matière d’anomalies morphologiques. Son film Chained for Life, le genre de découvertes pour lesquelles on adore fréquenter le festival Fantasia, traite de cet enjeu sur un ton non pas revanchard, mais satirique.

« Si on appartient à un groupe minoritaire ou qu’on évolue en marge de la société, on ne peut que se sentir exclu par le cinéma, et par Hollywood en particulier », confie Aaron Schimberg, venu de New York présenter son film, qui fera l’objet d’une seconde projection mardi (salle J. A. de Sève, 15 h 20).

Le ton est donné en ouverture avec une citation typiquement « luxuriante » de Pauline Kael concernant cette beauté des stars qu’on aime admirer… et qui leur conférerait un registre de jeu plus large : un non-sens, sauf le respect dû à feue l’illustre critique du New Yorker.

La suite consiste en un tournage, c’est-à-dire un film dans le film, à l’intérieur duquel une belle actrice, Mabel (Jess Weixler), se lie d’amitié avec son partenaire, Rosenthal (Adam Pearson), un homme atteint de neurofibromatose, une affection qui provoque le développement de tumeurs faciales.

« Au cinéma, les corps sont parfaits, explique Schimberg. En n’entrant pas dans cette catégorie hégémonique, il a fallu que je trouve d’autres moyens d’identification avec des personnages qui ne me ressemblent pas. »

Tyrannie physique

Un mécanisme qu’Aaron Schimberg développa d’instinct, comme un passage obligé afin de pouvoir jouir, lui aussi, de la proverbiale magie du cinéma. Cela, en demeurant critique de celle-ci.

Photo: Fantasia Les vedettes du long métrage «Chained for Life», Jess Weixler et Adam Pearson, découvert dans le film «Under the Skin», de Jonathan Glazer

« Une fente labio-palatine, c’est en quelque sorte avoir un trou au milieu du visage. Je me suis retrouvé sur une table d’opération dès la naissance. J’ai subi environ 70 interventions chirurgicales. Ç’a d’emblée été ma réalité. Et ce qui a aussi toujours été ma réalité, c’est de voir qu’au cinéma, lorsqu’on intègre un personnage atteint d’une anomalie physique, c’est soit quelqu’un doté d’une sagesse incroyable, soit une victime impuissante à prendre en pitié… Mais le plus souvent, et de loin, c’est le méchant de l’histoire. Ce n’est jamais une figure juste… banale, et encore moins héroïque, à moins que le personnage fasse tellement pitié qu’il en devienne héroïque aux yeux du film. »

De fait, en ces occasions, et les exemples sont infinis, c’est d’abord et avant tout l’apparence physique atypique qui définit ledit personnage. D’où, dans le tournage fictif, cette rumeur d’un mystérieux tueur qui sévirait dans le secteur : un homme reconnaissable à ses traits scarifiés.

« C’est un clin d’oeil aux incontournables méchants balafrés, un cliché de cinéma paresseux. »

Chained for Life est truffé de telles allusions fugitives qui contribuent à la densité de sa trame. Invitant à de multiples visionnements, le film exsude une cinéphilie érudite et passionnée (de Cassavetes à Fassbinder), mais surtout une chaleur humaine qui contrebalance la dimension cérébrale de la démarche.

Un contexte idéal

On l’a évoqué, par le truchement du procédé du film dans le film, Chained for Life se veut une charge satirique contre des diktats esthétiques tellement ancrés qu’on ne les remarque même plus.

Entre autres exemples de déconstruction : lors d’une séquence brillamment conçue, on suit en plan large Mabel et Rosenthal qui discutent en marchant. Acteur non professionnel, celui-ci angoisse à propos de son texte. Elle l’encourage tout en prenant soin de ne pas croiser son regard ; on la sent mal à l’aise. Sans interruption du mouvement, la caméra resserre son cadrage et abandonne sa posture objective en se substituant subrepticement au point de vue de Rosenthal, à travers les yeux de qui on observe désormais Mabel. Soudain, elle se retourne et lui/nous fait face pour la première fois. Puissant, le moment marque le début d’une complicité entre les partenaires de jeu, en plus d’accroître la porosité entre les réalités du film et celle des spectateurs.

Pour Aaron Schimberg, cette multiplication de mises en abyme allait de soi.

« Assez jeune déjà, je me demandais ce que ces cinéastes et ces scénaristes qui mettaient en avant une telle vision du monde penseraient de moi, s’ils me rencontraient. En campant l’histoire sur un plateau de tournage, j’établissais un contexte idéal pour réfléchir à ça. En plus, comme je n’avais qu’un tout petit budget, ça me permettait d’investir un seul lieu principal mais d’y déployer un récit à plusieurs paliers narratifs. »

Ce film dans le film

Sur ce plateau fictif est en cours de tournage une production d’époque se déroulant dans un vaste hôpital où un chirurgien essaie de redonner la vue à sa soeur (Weixler, bis), une jeune femme magnifique intriguée par un autre patient (Pearson, bis), qui, lui, redoute qu’elle voie un jour son visage tuméfié. « Tu as de beaux yeux », le rassure-t-elle en se forgeant une image mentale avec ses mains.

Tout du long, Aaron Schimberg alterne deux niveaux de stylisation dans sa direction d’acteurs, et ici, la manière rend le moment non pas touchant, mais affecté, volontairement.

« C’est tellement typique, ce genre de commentaires bienveillants, explique Aaron Schimberg en roulant des yeux. Le nombre de fois où je l’ai entendu au cinéma, ou qu’on me l’a dit, à moi… Ce n’est pas mal intentionné, mais ça blesse ; c’est faux. Ça cache une pitié dont je n’ai rien à faire : je vais très bien, merci. »

Hasard révélateur

Dans cet hôpital « méta-fictif », donc, les autres patients guettent les agissements louches du bon docteur : soeurs siamoises, femme à barbe, géant… Coupez ! Et voici que ces derniers reprennent leur place auprès du reste de l’équipe. Mais pas tout à fait : avec l’hôtel local qui affiche complet, ces interprètes-là sont hébergés à l’écart de leurs collègues, dans l’établissement même où se tourne le film (dans le film). Un hasard plus révélateur que malencontreux.

Leur présence rend en l’occurrence compte de l’amour, là encore ambivalent, d’Aaron Schimberg pour le film culte La monstrueuse parade (Freaks, 1932). Tod Browning y conte la révolte de performeurs de cirque affligés de différentes infirmités contre une belle trapéziste qui a floué leur chef (les vraies siamoises Daisy et Violet Hilton tournèrent deux décennies plus tard le film d’exploitation Chained for Life, titre repris ici).

Les interprètes étant réellement atteints des différentes conditions dépeintes, le public d’alors eut un réflexe de rejet face à l’oeuvre.

Perception stagnante

Cette réaction n’est, pour le compte, pas en cause dans l’inconfort d’Aaron Schimberg.

« À l’origine, j’ai brièvement envisagé mon film comme une sorte de suite à Freaks dans laquelle je me serais demandé ce qui est advenu de cette femme défigurée. Il y a des vestiges de ça dans le “ film dans le film ”. À la fin de Freaks, ils défigurent cette femme pour la punir, la morale étant qu’être défiguré constitue un sort pire que la mort. C’est violent à recevoir, et cette perception n’a guère changé depuis. Je veux continuer de m’interroger sur cette notion de représentation, dans mes films futurs. Les questions que je me pose restent pour le moment sans réponse. »

Aimer le cinéma, mais douter d’être aimé par celui-ci en retour, tel est l’inlassable questionnement d’Aaron Schimberg.

Une chose est sûre : on aime d’ores et déjà son cinéma.