Paysages du cinéma québécois: un royaume nommé Saguenay

Sébastien Pilote sur le plateau de tournage de son nouveau film, «La disparition des lucioles»
Photo: Films Séville Sébastien Pilote sur le plateau de tournage de son nouveau film, «La disparition des lucioles»

On a souvent reproché au cinéma québécois d’être éminemment… montréalais. Or, plusieurs cinéastes n’hésitent pas à prendre la clé des champs, tandis que d’autres font le choix de s’enraciner un peu partout sur le territoire. Le Devoir vous fait découvrir cet été les charmes et les secrets de sept régions du Québec, chacune exprimant un pan légendaire, singulier, ou méconnu, du cinéma d’ici. Aujourd’hui, le Saguenay–Lac-Saint-Jean, royaume du court métrage et de la débrouillardise.

« Au pays du Québec, rien ne change et rien ne doit changer », écrivait Louis Hémon dans son célèbre roman Maria Chapdelaine. Sur le vaste territoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean, ce mythe littéraire s’avère tenace, comme en témoigne Jean-Claude Labrecque (Sur les traces de Maria Chapdelaine, 2015) et peut-être bientôt Sébastien Pilote (Le vendeur, 2011 ; Le démantèlement, 2013), qui travaille en ce moment sur sa propre adaptation, la dernière en date étant celle de Gilles Carle mettant en vedette Carole Laure, en 1983.

Le cinéma de ce coin de pays, lui, continue de bouger, même avec de modestes moyens, le royaume du bleuet étant aussi celui du court métrage.

Et peut-être également un paradis de la débrouillardise ? C’est ce que confirme Boran Richard, professeur de cinéma au Cégep de Saint-Félicien.

« Il y a beaucoup d’entraide, souligne celui qui est aussi réalisateur de courts (Matière, 2006 ; Mémoires animées, 2009), les gens s’organisent, se prêtent du matériel, travaillent sur les productions des autres. » Cette effervescence visible sur la scène internationale — plusieurs cinéastes saguenéens ont présenté leurs films à Cannes ces dernières années — trouve une partie de sa source créatrice à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), ainsi qu’au festival Regard sur le court métrage au Saguenay, « et plein d’autres organismes, centres de production et galeries d’art qui ont suscité une énergie créatrice très forte dans toute la région », précise Boran Richard.

Leur région et le monde

Ce n’est pas Mélissa Bouchard, directrice de la programmation à Regard, qui va le contredire. Par contre, même si elle constate qu’on produit ici « des créations moins conventionnelles, moins formatées », la distance avec les organismes de financement culturel freine souvent cet élan.

 On dit parfois, à la blague, que le choix de faire du cinéma en région, c’est politique

« Pour obtenir le même résultat, on travaille dix fois plus fort que si on était dans un grand centre, car tout coûte plus cher, déplore la diplômée du baccalauréat interdisciplinaire en arts de l’UQAC. De plus, certains cinéastes sont pas mal tannés d’être qualifiés de “régionaux”. »

Parmi ceux-ci, on en retrouve justement deux qui ont fréquenté Cannes, le tandem Jean-Marc E. Roy et Philippe David Gagné (Bleu tonnerre, 2015 ; Crème de menthe, 2017), affichant fièrement leur appartenance à la région, sans pour autant la brandir haut et fort.

« On dit parfois, à la blague, que le choix de faire du cinéma en région, c’est politique, affirme Philippe David Gagné. On fait surtout le choix de montrer des choses que l’on ne voit pas toujours dans le cinéma québécois. Rien ne dit qu’on va rester ici toute notre vie, mais pour nous, ça fait partie intégrante de notre pratique artistique. »

Jean-Marc E. Roy, originaire de… Brossard, s’émerveille depuis longtemps des paysages de sa région d’adoption, mais, en documentaire comme en fiction, « c’est l’être humain d’abord et avant tout » qui l’intéresse. Et sa singularité se définit parfois moins par le décor que la parlure ! « Un film comme Bleu tonnerre ne pouvait pas se passer ailleurs qu’à […] La Baie, à cause du rythme de vie, du mode de vie, et de la musicalité de la langue. »

« Un endroit unique, magnifique, gigantesque », renchérit Philippe David Gagné, justement originaire de La Baie.

Pour ce tandem de cinéastes, l’étiquette « régionale » apparaît parfois agaçante, surtout lorsqu’ils reviennent de l’étranger. « Quand on présente nos films en Corée du Sud ou en Russie, pour ces spectateurs, c’est un film québécois ; quand on les diffuse au Québec, on devient tout à coup catalogués cinéastes de région », déplore Jean-Marc E. Roy.

Le vendeur de son coin de pays

Au moment de notre entretien, Sébastien Pilote revenait tout juste du Festival de Karlovy Vary, en République tchèque, là où son dernier film, La disparition des lucioles, était présenté en première mondiale. Lui aussi un habitué du circuit international des événements cinématographiques, il revendique fièrement ses racines, n’hésitant jamais à donner des leçons de géographie.

« Les gens de l’extérieur font souvent la confusion entre le Saguenay et le Lac-Saint-Jean. Les paysages sont très différents : le Saguenay, c’est montagneux, et le Lac-Saint-Jean, c’est les plaines, les champs, l’horizon. Difficile de voir l’horizon au Saguenay ! »

Tout comme le duo Roy-Gagné, pour Sébastien Pilote, tourner ses films là où il habite, dont trois longs métrages — un exploit que toutes les personnes interviewées pour cet article ont salué —, pourrait s’apparenter à un acte de résistance.

« Mais ça ne l’est plus, précise Sébastien Pilote. À chaque film, j’ai l’honnêteté professionnelle de chercher partout. Pour Le démantèlement, j’ai visité des fermes ailleurs au Québec, mais à qualité égale, je vais toujours privilégier ma région. »

Et pour ceux qui voudraient retrouver l’endroit où Gabriel Arcand élève ses moutons dans ce western crépusculaire, sachez que Pilote a tourné dans quatre fermes différentes « pour en fabriquer une seule », se baladant entre Normandin, Hébertville et Saint-Coeur-de-Marie.

Il reconnaît que cette manière de faire désarçonne ceux et celles qui connaissent bien la géographie du territoire, mais comme tout bon cinéaste, il tient à s’approprier la réalité « pour fabriquer de la fiction ».

Sébastien Pilote y voit même une forme de naïveté dans le regard du spectateur : « C’est un peu comme chercher Combray quand on a lu Proust ; on confond le modèle avec la réalité fictionnelle. »

La véritable bataille, pour lui comme pour tous les autres créateurs du Saguenay–Lac-Saint-Jean, se résume plutôt à celle de l’argent.

« Les institutions ne reconnaissent pas le fait que tourner en région, ça gruge une bonne partie du budget d’un film, pour les hôtels et les restaurants », déplore Sébastien Pilote, qui travaille aussi avec des techniciens et des acteurs de Montréal. « Quand tu as besoin d’un objectif de caméra pour une journée, tu dois payer trois jours de location à cause du transport. »

Pourtant, à terme, faire du cinéma dans son coin de pays, peu importe les moyens ou le lieu de résidence, c’est aussi, et peut-être surtout, « une victoire pour l’imaginaire, affirme Pilote. Être souverain sur son territoire, ce n’est pas seulement agiter des drapeaux, c’est avoir la capacité de le chanter, de le photographier, de le filmer, d’écrire des poèmes. En le connaissant de cette façon-là, nous sommes davantage chez nous. »