«Three Identical Strangers»: pareils, mais (vraiment) pas pareils

New York, 1980. Trois parfaits inconnus découvrent accidentellement qu’ils sont des triplés identiques, séparés à la naissance.
Photo: Métropole Films New York, 1980. Trois parfaits inconnus découvrent accidentellement qu’ils sont des triplés identiques, séparés à la naissance.

On pourrait croire cette affaire « arrangée par le gars des vues », et ce n’est pas surprenant qu’elle ait fasciné le documentariste Tim Wardle, qui tient ici un sujet étonnant, mystérieux, complexe. Tout cela puise aussi dans l’euphorie clinquante des années 1980, ainsi que dans la soif d’expérimentations au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. L’Amérique avait découvert le potentiel inouï de la psychologie et de la psychanalyse, et n’avait pas l’intention de s’en priver. Parmi les nombreux thèmes abordés dans Three Identical Strangers, celui des dérives de cette fascination figure en bonne position.

Certaines personnes vous ont peut-être déjà confondu avec quelqu’un d’autre, suscitant le sentiment fugace qu’un double se cache quelque part, que notre singularité apparaît bien relative. Alors, imaginez la tête de Robert Shafran lorsqu’en 1980, débarquant dans son nouveau collège, où il ne connaît personne, tous le saluent avec bonhomie, tandis que des filles ne se gênent pas pour l’embrasser… Il ne met pas de temps à découvrir son double, Edward Galland, lui aussi âgé de 19 ans, et lui aussi né le 12 juillet 1961.

Ces retrouvailles étonnantes attirent, à juste titre, l’attention des médias, et la nouvelle se rend jusque dans la famille de David Kellman, copie conforme des deux autres garçons. Il n’en faut pas plus pour que l’affaire vire au cirque, le trio à la bouille sympathique faisant la tournée des talk-shows, renforçant cette impression qu’élevés dans trois milieux différents (ouvrier, classe moyenne et petite bourgeoisie), ces enfants séparés à la naissance ne pouvaient qu’être identiques… sur tous les plans.

Une fois passée l’euphorie, l’affaire prend une tournure « funky », bel euphémisme d’une amie d’Edward pour décrire l’émergence de la part obscure de ce conte de fées. Il a fallu la ténacité d’un journaliste d’enquête, Lawrence Wright, du magazine The New Yorker, pour découvrir quelques dessous pas très reluisants, qui impliquaient une agence d’adoption pour les familles juives de New York, un célèbre psychanalyste ami d’Anna Freud (et rescapé des camps nazis, un détail loin d’être anodin) et d’autres scientifiques d’une grande flexibilité sur le plan éthique.

Difficile d’en dire davantage sans révéler les multiples, et ahurissants, rebondissements qui ont marqué l’existence de ces triplets, dont deux témoignent avec candeur, et souvent beaucoup d’émotion, devant la caméra. Autour d’eux, parents, amis, conjointes et deux chercheurs affichant un relatif, pour ne pas dire timide, sentiment de culpabilité apportent un éclairage parfois amusant, parfois bouleversant, sur cette conspiration. Les reconstitutionsfictives qui se superposent à leurs propos injectent une gravité qui rehausse la force évocatrice de ce documentaire.

En filigrane, Three Identical Strangers met en question les dérives d’une époque ainsi que l’immense pouvoir des médias, celui capable de fabriquer des stars (avec de multiples archives télévisuelles à l’appui), mais aussi de déboulonner des mythes, rendant un hommage discret à la puissance du journalisme d’enquête, dont notre époque a toujours grand besoin. Ce film admirable sur l’éternel débat entre nature et culture, la force émancipatrice ou destructrice des liens familiaux, ainsi que les ravages sournois des maladies mentales aborde tout cela sans jamais nous égarer, visant droit au coeur.

Three Identical Strangers

★★★★ 1/2

Documentaire de Tim Wardle. États-Unis, 2018, 98 minutes.