«Pas de panique, il n’ira pas loin à pied»: un Van Sant refuge

Basé sur l’autobiographie de John Callahan, le film est à l’image de l’homme et de son œuvre: irrévérencieux, mais avec le cœur à la bonne place.
Photo: Entract Films Basé sur l’autobiographie de John Callahan, le film est à l’image de l’homme et de son œuvre: irrévérencieux, mais avec le cœur à la bonne place.

Par un matin de 1972, John Callahan se réveilla en pleine stupeur éthylique : un état habituel pour ce jeune alcoolique chronique. Ce qui était inaccoutumé pour lui cependant, c’était de ne pas sentir la partie inférieure de son corps. À peine capable de remuer un bras, John se souvint alors de la beuverie de la veille, puis de l’accident. Basé sur l’autobiographie de Callahan, qui surmonta sa dépendance, entre autres, grâce à sa passion pour le dessin humoristique, Pas de panique, il n’ira pas loin à pied est à l’image de l’homme et de son œuvre : irrévérencieux, mais avec le cœur à la bonne place.

Incarné par un Joaquin Phœnix typiquement habité quoique agréablement détendu, Callahan constitue un rôle en or, et sans doute qu’un acteur de moindre calibre en aurait profité pour y mettre l’effet à l’intention des membres de l’Académie.

Rien de tel avec Phœnix qui, à l’instar d’une poignée d’interprètes, évolue dans une classe à part.

Émotions contrastées

On pense, à titre d’exemple, à cette réflexion récurrente du protagoniste, adopté tout bébé : « Je ne connais que trois choses à propos de ma mère : elle était américano-irlandaise, elle était enseignante et elle avait les cheveux roux. Ah, oui : et elle ne voulait pas de moi. Ça fait quatre choses. »

Selon le moment, avec les mêmes mots, Phœnix provoque un éclat de rire ou un sanglot. Cela pourra paraître cliché écrit ainsi, mais cette capacité du comédien à susciter des émotions aussi contrastées avec un texte identique, en « vivant » le moment, vaut pour beaucoup dans la réussite du film.

En périphérie, on a certes droit à d’autres beaux numéros d’acteurs, mais ces partitions-là restent peu développées. Jonah Hill est merveilleux en parrain aux Alcooliques anonymes, et Jack Black, qui incarne le conducteur ivre lors de l’accident fatidique, est lui aussi fameux.

À l’inverse, Rooney Mara n’a strictement rien à se mettre sous la dent en thérapeute devenue amoureuse.

Bien fait, mais…

Non linéaire, le montage entrelace plusieurs temporalités tout en demeurant limpide. Le réalisateur et scénariste Gus Van Sant y a veillé, en collaboration avec David Marks. Pour le cinéaste, il s’agit d’un film refuge, d’une valeur sûre, après trois ratages successifs : Sans répit (Restless), Terre promise (Promised Land) et Sea of Trees (inédit).

Ici, Van Sant propose un récit émouvant de résilience ponctué d’humour, recette qui lui a réussi avec Le destin de Will Hunting (Good Will Hunting). Pas de panique, il n’ira pas loin à pied se distingue, cela dit, par son côté cru. Décédé en 2010, John Callahan ne fut en effet jamais un apôtre de la rectitude politique.

À ce propos, on ne peut que regretter l’absence relative d’audace dans la mise en scène, celle-ci étant dépourvue, notamment, de ces envolées planantes caractéristiques des crus plus personnels de Van Sant. En vain cherchera-t-on la poésie visuelle d’un Elephant ou d’un Paranoid Park. On ne peut, en revanche, qu’applaudir à l’intégration intelligente de certains dessins de Callahan, animés pour l’occasion.

Un film bien fait, bien raconté, mais pas inoubliable. Exception faite de la performance de Joaquin Phœnix.

Pas de panique, il n’ira pas loin à pied (V.F. de Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot)

★★★

Drame biographique de Gus Van Sant. Avec Joaquin Phoenix, Jonah Hill, Rooney Mara, Tony Greenhand, Jack Black. États-Unis, 2018, 113 minutes.