Paysages du cinéma québécois: la Gaspésie, son rocher et plus encore

La Gaspésie compte 79 442 habitants (en excluant les Îles-de-la-Madeleine). Ce vaste territoire d’une superficie d’environ 20 000 km2, certains considèrent qu’il est trop grand pour une population si petite.
Photo: Catherine Legault Le Devoir La Gaspésie compte 79 442 habitants (en excluant les Îles-de-la-Madeleine). Ce vaste territoire d’une superficie d’environ 20 000 km2, certains considèrent qu’il est trop grand pour une population si petite.

On a souvent reproché au cinéma québécois d’être éminemment… montréalais. Or, plusieurs cinéastes n’hésitent pas à prendre la clé des champs, tandis que d’autres font le choix de s’enraciner un peu partout sur le territoire. Le Devoir vous fait découvrir cet été les charmes et les secrets de sept régions du Québec, chacune exprimant un pan légendaire, singulier, ou méconnu du cinéma d’ici. Aujourd’hui, les beautés de la péninsule gaspésienne.

Selon les chiffres les plus récents de l’Institut de la statistique du Québec, la Gaspésie compte 79 442 habitants (excluant les Îles-de-la-Madeleine). Ce vaste territoire d’une superficie d’environ 20 000 km2, certains considèrent qu’il est trop grand pour une population si petite, rêvant de mettre la clé dans la porte, une solution radicale qui revient à l’occasion comme une triste sérénade.

C’est mal connaître la détermination des Gaspésiens, une résistance célébrée dès le début des années 1970 par Jean-Claude Labrecque dans Les smattes, décrivant cette planification radicale du territoire qui équivalait à réduire en miettes maisons et villages. Un combat sur lequel il reviendra quelques décennies plus tard dans Le grand dérangementde Saint-Paulin Dalibaire (2004).

Ce n’est pas seulement par amour pour leur Rocher percé, icône immédiatement reconnaissable, que les Gaspésiens occupent le territoire avec fierté. Le cinéma y joue un rôle, et pas seulement comme décor. Beaucoup de gens partent, mais certains reviennent, portés par cet amour du septième art, qui se vit différemment que dans les centres urbains. Ce fut un choix assumé pour Simon Bujold, natif de la Baie-des-Chaleurs, ayant vécu un peu partout au Québec et deux ans en Amérique centrale, « capteur d’images » par drone et responsable de la programmation de Vues sur mer, organisé depuis huit ans en avril par Cinélune de Gaspé. Le festival, consacré au documentaire, reçoit des cinéastes d’ailleurs, mais stimule aussi la créativité des gens de la région qui décident à un moment ou à un autre de s’exprimer par le cinéma. « Les paysages, les saisons, les événements, et les Gaspésiens eux-mêmes, tout ça constitue une grande source d’inspiration », souligne ce père de trois jeunes enfants.

Larguer les amarres, et revenir au bercail

Photo: Catherine Legault Le Devoir Le phare de Carleton-sur-Mer

Native de Matane, Johanne Fournier a aussi effectué un retour aux origines en décidant de s’y réinstaller il y a 20 ans. Les quatre documentaires qu’elle a signés depuis son arrivée témoignent de l’évolution de son regard sur la Gaspésie — et celle de la région, qu’il faut voir « comme plusieurs pays », souligne-t-elle, car « La Côte-de-Gaspé, La Matapédia et la Baie-des-Chaleurs, ce n’est pas la même chose ». De plus, « Matane, ce n’est pas Percé ou Bonaventure, c’est une ville industrielle et commerciale aux côtés plus âpres, que j’affectionne particulièrement ».

La cinéaste et écrivaine (Tout doit partir, Leméac, 2017) admet qu’à l’époque de Larguer les amarres (1999), où elle partage images, récits de voyage et confidences avec sa fille Catherine Vidal, « le paysage a pris toute la place ». « Quand on revient ici, nous en sommes complètement absorbés, c’est l’idée de la carte postale qui s’impose, même si aujourd’hui, on dirait que c’est “instagrammable” ! » Dans ses trois autres films — Poissons (collage), 2004 ; Cabines, 2007 ; Le temps que prennent les bateaux, 2011 —, elle s’est « approchée des gens, des travailleurs, des propriétaires de cabines, des pêcheurs, pour aller au-delà des clichés, même si la pêche ou les cabines, ça peut sembler des clichés ». En fait, poursuit-elle, « j’en avais marre de ce discours négatif sur la Gaspésie dans les médias, dont celui à savoir qu’il faut fermer la région. Dans Cabines, je montre des propriétaires qui gagnent bien leur vie, qui vivent en autarcie avec le territoire ».

Si loin, si proche

Qui dit Gaspésie dit bien sûr paysages majestueux et contrastés, mais la région aurait, semble-t-il, un son bien à elle. C’est du moins ce que capte l’oreille fine du documentariste Jean-François Caissy, originaire de Carleton-sur-Mer. Établi à Montréal depuis 19 ans, il ne compte plus les allers-retours en voiture entre les deux régions : « Des centaines de fois », précise-t-il avec fierté. « Ce trajet, je l’aime beaucoup, parce qu’il me permet de quitter le quotidien, de faire une coupure ; pendant 9 heures, je rentre peu à peu dans ma bulle de tournage. »

Filmer un bâtiment où il n’y a rien autour, c’est très puissant d’un point de vue symbolique

Lorsqu’il débarque au pays de ses origines pour y tourner La belle visite (2010) ou La marche à suivre (2014), ce qui le frappe à tout coup, « c’est la pureté sonore », lui qui s’occupe toujours de la prise de son pendant ses tournages. « Lorsque l’on entend quelque chose, ce n’est souvent que la seule chose à capter, et ce dépouillement me plaît beaucoup. À Montréal, on entend constamment les sirènes de pompiers ou de police, et on n’y prête pas attention. » Selon lui, en Gaspésie, « dès qu’on entend une sirène, tous se sentent concernés ».

Même constat en ce qui concerne les paysages, et leur beauté tout aussi dépouillée, selon Jean-François Caissy. « Filmer un bâtiment où il n’y a rien autour, c’est très puissant d’un point de vue symbolique. Dans La belle visite, j’explore une résidence pour personnes âgées située sur le bord d’une falaise près de la route 132. À Montréal, j’aurais probablement tourné dans un mégaplexe pour personnes âgées entouré d’autres bâtiments, et situé sur une rue passante : la symbolique n’aurait pas été la même. » N’empêche que, pendant la belle saison, les touristes empruntent massivement les routes de la Gaspésie, ne voyant pas toujours la dégradation qui se cache derrière. « Certaines sont peu à peu arrachées par l’érosion des côtes, constate à regret Johanne Fournier. Si on avait distribué aux Gaspésiens tout l’argent de la cimenterie de Port-Daniel, imaginez ce qu’ils auraient pu faire : réparer les aéroports, la voie ferrée, les routes. Et le faire de belle façon. » À l’image de leur cinéma.

Quel film, selon vous, symbolise le mieux la Gaspésie?

Johanne Fournier. « Les smattes (1971), de Jean-Claude Labrecque, un des premiers films qui m’a marquée, un classique qui montre la Gaspésie dans quelque chose d’extrêmement douloureux : les fermetures de villages. J’y repensais récemment à la suite de l’annonce de la mort de Daniel Pilon. »

Jean-François Caissy. « La rivière cachée (2018), de Jean-François Lesage, un documentaire d’une grande beauté et d’une grande simplicité, tourné sur le bord d’une rivière dans la Baie-des-Chaleurs, où le décor devient un personnage. »

Simon Bujold. « Dans Le commun des mortels (2017), Carl Leblanc, un Gaspésien d’origine, raconte une histoire personnelle, celle d’un homme avec ses joies et ses drames, et en fait l’écho de tout un peuple en construction… ou en déconstruction, selon le point de vue où l’on se place. Il montre aussi l’évolution du paysage gaspésien, la nature qui parfois reprend ses droits, ou qui disparaît d’une époque à l’autre. »