«Leave No Trace»: affirmer sa présence

Lorsque le film commence, on découvre le père et la fille vaquant à leurs occupations routinières, celles-ci réglées comme du papier à musique. Peu de mots passent entre eux, mais lorsque des paroles sont formulées, elles émanent généralement de Tom, curieuse, en éveil.
Photo: Elevation Pictures Lorsque le film commence, on découvre le père et la fille vaquant à leurs occupations routinières, celles-ci réglées comme du papier à musique. Peu de mots passent entre eux, mais lorsque des paroles sont formulées, elles émanent généralement de Tom, curieuse, en éveil.

Dans la forêt luxuriante où ils se tapissent, on les croiserait qu’on ne décèlerait sans doute même pas leur présence. Sinon, peut-être, par cette vague impression d’être observé. Ils vivent là clandestinement, la nature leur offrant abri, nourriture et, surtout, quiétude. Tom, une adolescente de 13 ans, ne se souvient pas d’un autre foyer que celui-là. Revenu de la guerre traumatisé, et incapable de se rajuster à la vie en société, Will, son père veuf, l’a en effet entraînée à sa suite dans une existence où survie rime avec invisibilité, d’où le titre, Leave No Trace.

On comprend Debra Granik d’avoir été séduite par le roman de Peter Rock, lui-même inspiré d’un fait divers. De fait, les parallèles avec son précédent Winter’s Bone, film qui révéla Jennifer Lawrence en adolescente des montagnes chargée de veiller sur sa famille après la disparition de son père trafiquant de drogue, sont nombreux.

Il y a d’abord cette héroïne ployant sur des responsabilités qui ne sont pas de son âge, mais qui révèlent une force de caractère insoupçonnée. Il y a ensuite cette figure paternelle soit absente, soit brisée. Il y a, enfin, ce contexte forestier tour à tour majestueux et impitoyable.

Dans Leave No Trace, ce n’est bien sûr qu’une question de temps avant qu’un randonneur, se sentant épié, justement, décide d’investiguer.

Performance admirable

Lorsque le film commence, on découvre le père et la fille vaquant à leurs occupations routinières, celles-ci réglées comme du papier à musique. Peu de mots passent entre eux, mais lorsque des paroles sont formulées, elles émanent généralement de Tom, curieuse, en éveil.

Chaque passage en forêt se fait en suivant un chemin précis, constamment renouvelé, et sur lequel le duo ne laisse aucune empreinte de pas. Will explique, approuve, réprouve, tandis que Tom écoute, apprend et se reprend.

Après que les autorités s’en furent mêlées, le film se meut en récit initiatique avec prééminence du point de vue de Tom. Cette dernière est campée avec un brio dénué de toute affectation par Thomasin McKenzie, vue dans Le hobbit. Que voilà une performance admirablement modulée.

Attentive aux consignes et enseignements de son père, Tom obéit, en gestes. Son regard, en revanche, annonce presque d’entrée de jeu que quelque chose en elle essaie d’émerger : une volonté et, avec celle-ci, l’affirmation d’une personnalité.

Au gré des rencontres subséquentes, Tom apprend à se connaître. Les gens qu’elle croise sont, pour la plupart, foncièrement bons, contrairement à ce qu’a toujours prétendu son père. À sa décharge, Will a été confronté à ce que l’humanité a de plus laid, de plus vil.

Une femme, en particulier, devient une sorte de figure maternelle pour Tom : Dale, la propriétaire d’un parc de roulottes où elle se réfugie avec son père. Cette relation n’est pas développée de manière calculée ou sirupeuse, comme on pourrait le craindre : elle prend forme spontanément, parce que, dans cette femme plus âgée, Tom reconnaît une part d’elle-même, et vice-versa.

Dale est bonne, généreuse, patiente, mais à un moment elle a décidé de vivre pour elle. C’est ce carrefour précis qu’a atteint Tom. Après avoir vécu tel un fantôme, voici qu’elle sent sourdre en elle un désir, un besoin d’affirmer sa présence, son existence.

À cet égard, si l’intrigue se résume en quelques mots, le film n’en constitue pas moins un riche portrait, tout d’observations subtiles peint.

Avoir le choix

Cette découverte de soi que l’adolescente fait au contact d’autrui, la cinéaste Debra Granik la filme de près, jamais intrusive, mais là pour capter chaque parcelle d’authenticité que génère sa jeune vedette qui, il convient d’insister, est remarquable de justesse.

Ben Foster, dans le rôle du père, et Dale Dickey (aussi de Winter’s Bone), dans celui de Dale, le sont également, mais le film repose d’abord sur les épaules de Thomasin McKenzie.

En quittant l’invisibilité sylvestre, Tom a pour la première fois le choix : continuer de se cacher ou exister. En cela, ce que Debra Granik et Thomasin McKenzie donnent à voir est aussi émouvant qu’une venue au monde.

Leave No Trace

★★★★

Drame psychologique de Debra Granik. Avec Thomasin McKenzie, Ben Foster, Dale Dickey, Jeff Kober. États-Unis, 2018, 108 minutes.