«Ni juge, ni soumise»: strip-tease judiciaire

Les documentaristes ont suivi à la trace la juge, même lors de ses virées dans la capitale belge au volant de sa vieille Citroën 2CV.
Photo: Axia Films Les documentaristes ont suivi à la trace la juge, même lors de ses virées dans la capitale belge au volant de sa vieille Citroën 2CV.

Imaginez une représentante de la justice possédant la farouche détermination de la juge France Charbonneau et le franc-parler (avec un accent belge) de l’avocate Anne-France Goldwater. Une telle personnalité existe : elle se nomme Anne Gruwez, juge d’instruction bruxelloise, n’ayant rien à foutre du politiquement correct et des bonnes manières, même devant une caméra.

Si elle était la vedette d’un film de fiction, l’actrice Yolande Moreau aurait été parfaite sous la toge (qu’elle porte rarement) de cette femme de loi qui fait régner la sienne parmi son entourage. Voilà l’héroïne idéale pour les documentaristes Yves Hinant et Jean Libon, associés jadis au populaire magazine télévisé franco-belge Strip-tease, là où l’insolence était monnaie courante, une approche similaire traversant Ni juge, ni soumise, et ce, d’un bout à l’autre de ce portrait au vitriol.

Entre avril 2013 et septembre 2016, ils ont suivi à la trace et scruté à la loupe cette femme autoritaire, intransigeante, à l’humour corrosif et aux réflexions imprévisibles — dites à voix haute avec un sans-gêne désarmant. Il n’est pas tant question de sa vie en dehors de son métier que de ses rapports intenses avec les accusés, ou lors de ses virées dans la capitale belge au volant de sa vieille Citroën 2CV sortie tout droit d’un film de Louis de Funès. Elle aussi d’ailleurs ne se prive jamais de faire des grimaces quand des propos la choquent ou qu’une situation l’embarrasse.

Dans son petit royaume qui n’a rien d’un tribunal imposant, des éclopés de tous les âges et de tous les horizons défilent, parfois pendant de longs moments, exposant les chemins tortueux qui les ont menés devant AnneGruwez. Violentes altercations entre voisins, agression d’une personne âgée à un guichet bancaire, prostitution à saveur sadomasochiste, infanticide par une mère croyant dur comme fer que sa progéniture est l’incarnation de Satan : chaque procès dans ce cadre intimiste lève le voile sur les misères de la société belge — et un peu beaucoup la nôtre.

Alarmiste et affligeant, que tout cela ? Ne comptez pas sur cette juge d’instruction pour des moments larmoyants. Entre des commentaires sur les ravages de la consanguinité, des menaces d’utiliser la force physique (la sienne !) devant un refus de se livrer à un test d’ADN et une froideur bureaucratique pendant la prise de notes d’un crime sordide, Anne Gruwez multiplie les impertinences, à commencer par celles que l’on peut lire sur son visage éminemment expressif.

Ce qui pourrait ressembler à une simple succession de tragédies est habilement lié à une affaire criminelle vieille de 20 ans toujours non résolue, le meurtre de deux prostituées, et que la juge déterre — littéralement ! — avec une ferveur foudroyante. On découvre alors une quête laborieuse révélant à la fois les nouvelles possibilités technologiques d’investigation et le caractère implacable du temps qui parfois fait tout disparaître, dont les principaux témoins.

On vous épargne les propos gratinés d’Anne Gruwez sur cette injustice parallèle, raison de plus d’aller voir et entendre cette redresseuse de torts qui n’y va pas par quatre chemins pour faire triompher la justice. Lorsqu’elle proclame que « la colère d’Allah, ça sera rien à côté de moi », vous avez tout intérêt à la croire.

Ni juge, ni soumise

★★★★

Documentaire de Jean Libon et Yves Hinant. France–Belgique, 2017, 99 minutes.