Paysages du cinéma québécois: Québec, derrière la carte postale

Image tirée de «I Confess», film d’Alfred Hitchcock tourné à Québec en 1953
Photo: Transatlantic Pictures Image tirée de «I Confess», film d’Alfred Hitchcock tourné à Québec en 1953

On a souvent reproché au cinéma québécois d’être éminemment… montréalais. Or, plusieurs cinéastes n’hésitent pas à prendre la clé des champs, tandis que d’autres font le choix de s’enraciner un peu partout sur le territoire. Le Devoir vous fait découvrir cet été les charmes et les secrets de sept régions du Québec, chacune exprimant un pan légendaire, singulier, ou méconnu du cinéma d’ici. Aujourd’hui, les beautés parfois écrasantes de la Vieille Capitale.

Le Château Frontenac est l’hôtel le plus photographié au monde, image qui semble résumer la ville qui l’a vu naître et se transformer depuis son inauguration en 1893 : Québec. Variation architecturale de l’arbre cachant la forêt ? Plusieurs le croient, regrettant que la Vieille Capitale soit prisonnière de sa splendeur européenne, ce qui semble intimider les cinéastes, incapables de voir au-delà de ses charmes qui font le bonheur des touristes.

« Québec a beaucoup de difficultés à être maquillée en ville nord-américaine », constate Jean-Pierre Sirois-Trahan, professeur en études cinématographiques à l’Université Laval. Pour ce spécialiste du cinéma des premiers temps, cette cristallisation remonte avant la naissance du cinéma. « Dès la Nouvelle-France, on a représenté Québec sous son côté pittoresque – le mot signifie « qui est digne d’être peint  », et non pas « vieillot », comme plusieurs le croient. Au XIXe siècle, tout comme en Europe, les peintres effectuaient la tournée des grandes villes, et Québec faisait partie d’un grand tour nord-américain. Toute l’architecture du Vieux-Québec est d’ailleurs faite pour capter le regard, et créer des jeux de lumière. » Filmer cette ville, c’est donc tenter d’aller à contre-courant d’une imagerie établie depuis quelques siècles.

Ce qui ne signifie pas que Québec fut sans intérêt, ne serait-ce que pour ceux qui n’avaient pas les moyens d’aller tourner sur le Vieux Continent. « Dès 1912, les Américains vont venir ici comme si c’était une ville européenne. Vitagraph Company of America produira The Old Guard (1913), de James Young, et Québec va devenir Paris. » L’industrie touristique y trouvera largement son compte, mettant l’accent sur son côté pittoresque, mais aussi exotique, « dont la représentation de l’hiver, et ce, dès les débuts du cinéma », précise Jean-Pierre Sirois-Trahan.

La loi d’Alfred Hitchcock

Pour les cinéphiles du monde entier, et plus encore pour les admirateurs d’Alfred Hitchcock, c’est la ville de Québec vue dans I Confess (La loi du silence, 1953), celle des églises, des rues étroites et des sens uniques, qui vient en tête. Pour le professeur de l’Université Laval, « c’est une oeuvre remarquable, qui représente très bien l’époque de la Grande Noirceur, souvent dans un style expressionniste allemand. Quand Robert Lepage tourne Le confessionnal [1995], il s’inspire de ce film, mais n’est jamais écrasé par la référence. »

Jason Béliveau, programmateur à l’organisme de diffusion Antitube, partage son enthousiasme, mais y voit une malédiction. « On revient toujours à ce film, déplore celui qui est aussi critique de cinéma à la revue Spirale. C’est une vision séduisante d’un passé révolu, mais cela démontre aussi la difficulté de présenter Québec comme une ville moderne, l’envisager pour ce qu’elle est réellement, et non pas juste un décor. L’équivalent d’un film québécois tourné dans Le Plateau-Mont-Royal… mais à Québec, ça n’existe pas. » Selon lui, pour y parvenir, un cinéaste doit la connaître de l’intérieur, la ratisser de long en large, comme le faisait Ricardo Trogi (1981; Horloge biologique) à l’époque de ses premiers courts métrages. À cela, il faut ajouter la contribution exceptionnelle de Jean-Claude Labrecque, qui a su saisir les charmes et les mystères de sa ville d’origine, autant comme documentariste (Infiniment Québec, 2008), cinéaste de fiction (Les vautours, 1975 ; Les années de rêves, 1984), que directeur photo (Mémoire en fête, de Léonard Forest, 1964).

La face cachée de la ville

Sorti en salle il y a quelques mois à peine, Jason Béliveau salue la démarche du cinéaste Samuel Matteau avec Ailleurs (2017), une adaptation libre du roman Haine-Moi ! (Lanctôt, 1997), de Paul Rousseau. « Ce film démontre que Québec n’a pas à être figée dans un point de vue de type carte postale ; elle semble ici abandonnée, surtout parce qu’elle est souvent filmée la nuit. »

Ce choix esthétique, Guillaume Fournier, l’un des scénaristes d’Ailleurs, confirme qu’il fut assumé par toute l’équipe. « Le roman se déroule dans les années 1980-1990, mais Samuel [Matteau] voulait rendre ça plus contemporain, souligne cet ancien critique de cinéma, et ancien Montréalais revenu s’établir dans sa région d’origine. Comme ça se passe dans le milieu des squats, le côté trash était important, et on voulait aussi donner au film un aspect plus poétique. »

Le retour au bercail du jeune scénariste lui a fait redécouvrir Québec, comme ville, mais aussi comme région, offrant à proximité les décors de la campagne, de la banlieue, des quartiers populaires ou embourgeoisés, bref, « tous les panoramas possibles ». S’il déplore la relative invisibilité de Québec comme paysage de cinéma, tout comme Jason Béliveau il impute la faute à un exode artistique vers Montréal, plusieurs artisans traînant avec eux des récits qu’ils auraient pu tourner à Québec. « Directeurs photo, scénaristes, réalisateurs, on a longtemps assisté à une migration des talents, moins évidente que celle des acteurs, mais tout aussi réelle, regrette Guillaume Fournier. Le principal frein en ce moment, c’est le manque de producteurs, alors qu’il y a un formidable bassin de jeunes créateurs. En résumé, il y a beaucoup de musiciens, mais pas assez de chefs d’orchestre. »

Pour le moment, pas question pour le scénariste d’Ailleurs de retourner à Montréal, sentant à Québec une grande effervescence, et des liens forts avec les gens de cinéma des autres régions de la province. Pour Guillaume Fournier, « Robert Lepage est celui qui décrit le mieux ce que signifie pour un artiste de vivre à Québec : “Avoir tous les avantages d’une ville, sans les désavantages de la grande ville.” »


Selon vous, quel film symbolise le mieux Québec?

Jason Béliveau : 
« Les Plouffe (1981), de Gilles Carle, est une saga familiale pleine d’humour et d’humanité. On a tendance à montrer Québec comme un lieu fermé : on y voit ici l’influence du monde extérieur, elle traverse tous les personnages, leur petite histoire s’inscrit dans la grande. Ce film saisit l’essence de tout un peuple. »

Guillaume Fournier : 
« La face cachée de la lune (1990), de Robert Lepage, raconte une histoire banale, on peut croiser ces personnages tous les jours, mais le film s’inscrit dans une réalité internationale. Lepage entremêle l’intime, l’universel, et l’infiniment grand. » 

Jean-Pierre Sirois-Trahan : 
« À l’ouest de Pluton (2008), de Myriam Verreault et Henri Bernadet, présente une description précise sur la vie de banlieue à Québec. C’est un film absolument remarquable, sûrement un des meilleurs tourné au Québec depuis 20 ans. » 
 

 


Une version précédente de cet article, qui indiquait que le Château Frontenac a été inauguré en 1892, a été corrigée.