«Itzhak»: un violon contre l’adversité

Dans «Itzhak», la documentariste Alison Chernick dresse le portrait du célèbre violoniste Itzhak Perlman.
Photo: Films We Like Dans «Itzhak», la documentariste Alison Chernick dresse le portrait du célèbre violoniste Itzhak Perlman.

Le monde entier connaît Itzhak Perlman sans trop le savoir. Le thème déchirant signé John Williams pour Schindler’s List, de Steven Spielberg, a été immortalisé par ce célèbre violoniste. Ce n’est donc pas étonnant d’apprendre de la bouche du musicien qu’on lui réclame cette pièce partout où il se produit en concert.

Cela apparaît anecdotique dans l’ensemble du parcours d’Itzhak Perlman, et la documentariste Alison Chernick, grande spécialiste de portraits d’artistes (Jeff Koons, Pedro Almodóvar, etc.), ne tient pas à retracer minutieusement sa carrière dans Itzhak. Ce qui ne l’empêche pas d’évoquer quelques moments qui vont définir à la fois la vie et la démarche artistique de ce fils d’immigrants polonais établis en Israël au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Ce seul élément biographique constitue en soi tout un programme…

Dès son jeune âge, une chose importante scellera son destin : victime de la polio, éprouvant toujours plus de difficultés à marcher, l’enfant semblait condamné à la réclusion dans un fauteuil roulant. Or, pour jouer du violon, on a besoin de ses deux bras, et Itzhak Perlman se plaît depuis toujours à prouver que son handicap n’est pas un frein à ses ambitions. Car d’abord un obstacle, cette particularité a tôt fait d’étonner, lui ouvrant les portes du Ed Sullivan Show en 1958, alors qu’il n’était qu’un adolescent.

De ses années d’apprentissage à Tel-Aviv et plus tard à New York, où il va s’établir et fonder sa famille, il se souviendra de la tyrannie de ses maîtres (et de celle de sa mère, méfiante, autoritaire), leur obsession du rythme, mais aussi, et surtout, l’importance d’avoir un esprit critique, de cultiver sa curiosité, héritage inestimable de Dorothy DeLay à la Juilliard School. Bien qu’il ait détesté cette approche, c’est ainsi qu’il enseigne aujourd’hui à des étudiants visiblement ravis de profiter d’un mentor aussi généreux que débonnaire.

Alison Chernick ne convie aucune autorité savante pour déterminer la place d’Itzhak Perlman dans le paysage culturel et musical, préférant se coller au plus près de cet homme au sourire craquant qui ne se prive jamais de sortir — par obligation professionnelle ou par plaisir, même quand la métropole américaine croule sous la neige. Qu’il interprète l’hymne national avant un match de baseball, qu’il accompagne le piano man Billy Joel au Madison Square Garden, ou qu’il cuisine une soupe pour son ami Alan Alda, Perlman reste égal à lui-même, brandissant son violon comme l’élément le plus probant de sa victoire contre l’adversité.

Mais sa dévotion artistique n’est pas le seul ingrédient expliquant sa réussite. À ses côtés depuis près de 50 ans, Toby Perlman, son épouse, illumine son existence d’une manière exceptionnelle, affichant une culture à la fois fine et sans élitisme, première admiratrice de son conjoint, et parfois sa plus sévère critique. Entre les échanges à bâtons rompus sur leur quotidien, ils s’expriment aussi avec une grande éloquence sur la forte influence que la musique exerce sur eux, de même que les différences de leurs origines qui ont forgé leur tempérament ; elle, Américaine d’origine juive dont les parents ont souffert de l’antisémitisme, mais jamais de façon aussi atroce que ceux d’Itzhak Perlman, qui ont connu l’enfer des ghettos en Pologne. Comme le raconte un ami du musicien, les Juifs affectionnent le violon depuis toujours puisque c’est l’instrument le plus facile à prendre au moment de s’enfuir. Et par la suite, tout fin prêt pour enchanter le monde.

Itzhak

★★★ 1/2

Documentaire d’Alison Chernick. États-Unis-Israël, 2018, 82 minutes.