«La vie en Grace Jones»: au-delà du style

Empanachée de coiffes excentriques et d’une aura qui attire puis tient le regard captif, Grace Jones a toujours l’heur de fasciner.
Photo: Kino Lorber Empanachée de coiffes excentriques et d’une aura qui attire puis tient le regard captif, Grace Jones a toujours l’heur de fasciner.

Elle n’a jamais atteint le niveau de popularité de Madonna, Beyoncé, Rhianna, Lady Gaga, et cetera. Pourtant, nombreux sont les stylistes — et les fans d’un certain âge — qui auront reconnu à un moment ou à un autre son influence sur ces superstars : Grace Jones. Chanteuse, mannequin, actrice, performeuse, parangon de style, elle promène sa dégaine féline depuis plus de 40 ans. En 1977, sa reprise disco de La vie en rose fit sensation, d’où le titre français du documentaire que Sophie Fiennes lui a consacré : La vie en Grace Jones. Il ne s’agit pas d’un portrait traditionnel ou d’une musicographie, mais d’un fragment d’existence capté… sans filtre, une approche à l’image de l’interprète de Warm Leatherette et de Slave to the Rythm.

Car Grace Jones n’a jamais été du genre à passer par quatre chemins. En allant droit devant de la sorte, on peut parfois se heurter à un mur, ce qui lui est arrivé plus souvent qu’à son tour, mais on se trouve surtout à ouvrir de nouvelles voies. En musique, ses fusions de sonorités new wave et reggae n’ont pas vieilli. Sur le plan visuel, ses collaborations soutenues avec les photographes Jean-Paul Goude (la publicité Citroën de 1984), Helmut Newton (la série érotique avec le titan Dolph Lundgren) et Guy Bourdin (nue sous son veston Yves Saint Laurent pour la couverture de l’album Nightclubbing), ou encore avec l’artiste Keith Haring (la peinture sur corps « installatoire ») ont pour leur part engendré maints looks devenus influents a posteriori.

« J’ai été tellement copiée par ces personnes qui ont fait fortune que les gens tiennent pour acquis que je suis riche. Mais j’ai agi ainsi pour l’excitation, le défi, le fait que c’était nouveau, pas pour l’argent, et trop souvent j’ai été la première, mais pas la bénéficiaire », résuma-t-elle dans ses mémoires intitulés avec autodérision Je n’écrirai jamais mes mémoires.

Aller voir La vie en Grace Jones ou pas? La réponse de François Lévesque.
 


Derrière le personnage

Dans le documentaire que Sophie Fiennes a tourné entre 2005 et 2010, on retrouve Grace Jones avec cette même assurance, cette même certitude tranquille de connaître sa propre valeur. On la suit à la scène qu’elle habite encore avec un panache qui, lui, reste inimitable.

On l’accompagne également dans sa Jamaïque natale, lors d’un séjour auprès de sa famille. On coupe souvent dans ce périple, qu’elle n’a pas effectué depuis plusieurs années, au pays du temps retrouvé. On la voit, outre se remémorer, se ressourcer, sa garde rabaissée. On assiste alors à des moments privilégiés d’absolue authenticité, denrée rare dans ce milieu qui préfère ses confidences mises en marché.

Dans ces passages, elle s’ouvre notamment sur son enfance passée sous la férule d’un grand-père (surnommé Mas’P.) qui aimait la fouetter en l’obligeant à lire la Bible.

Entre les lignes, on devine que Grace Jones, avec ses sourires carnassiers et la lueur fauve qu’elle allume volontiers dans ses yeux, a bâti une partie de son intimidant personnage en réaction à ce régime de terreur. Bien qu’elle soit au versant descendant de la gloire (scènes en studio où elle enregistre un album à ses frais), elle ne se laisse marcher sur les pieds par personne.

Il faut la voir admonester, en français, un producteur qui veut lui imposer un cortège de jeunes danseuses en baby-doll pour une émission de variétés française : « J’ai l’air de tenir un bordel ? On dirait une tenancière qui présente ses filles ! »

Déesse de la scène

Bref, si la documentariste refuse d’épouser une structure biographique classique, ce qui n’aurait du reste pas convenu pour un être aussi foncièrement original, elle ne faillit pas pour autant à cerner Grace Jones… autant que faire se peut. Car pour dire le vrai, et en dépit du métier de Fiennes (aussi une productrice expérimentée), on sent bien que c’est Jones qui est aux commandes. Pas comme ces personnalités obsédées par le contrôle de leur image, mais davantage comme un astre qui s’impose naturellement comme un centre de gravité.

Et c’est ainsi que Sophie Fiennes filme Grace Jones en spectacle, « déesse de la scène », comme l’écrivait le New York Times après la première.

Et c’est ainsi, encore, que l’on se souvient d’elle après le film, androgyne et éternellement sans âge, royale dans ses costumes ornementaux.

Empanachée de coiffes excentriques et d’une aura qui attire puis tient le regard captif, Grace Jones a toujours l’heur de fasciner. Une énergie, une manière d’habiter l’espace…

Un je-ne-sais-quoi, en somme, qui est propre à Grace Jones et qui continuera d’inspirer. Mais que nul ne pourra lui enlever.

La vie en Grace Jones

★★★★

Documentaire de Sophie Fiennes. Irlande, 2018, 115 minutes.