«Design Canada»: dessine-moi un pays

Le graphiste Pierre-Yves Pelletier a notamment participé artistiquement à l’organisation des Jeux olympiques d’été de 1976.
Photo: FilmsFirstCo Le graphiste Pierre-Yves Pelletier a notamment participé artistiquement à l’organisation des Jeux olympiques d’été de 1976.

Une des meilleures définitions du design se résume ainsi : rendre la beauté accessible au plus grand nombre. Et peu importe qu’il s’agisse de mobilier urbain, d’instruments de cuisine ou encore de bicyclettes. Même chose pour le design graphique avec ses précieux outils de communication capables à la fois d’informer, de séduire et de raconter une histoire.

Greg Durell en raconte deux à la fois dans Design Canada, un documentaire aux accents parfois patriotiques, mais qui témoigne d’une ingéniosité indéniable en ce qui concerne le branding d’un pays dont on dit souvent qu’il a trop de géographie et trop peu d’histoire. L’évolution du design graphique canadien à partir de la seconde moitié du XXe siècle mérite notre attention, alors que plusieurs éléments (drapeau, sigles, pictogrammes) ont opéré une petite révolution des perceptions.

Jusqu’en 1965, le Canada n’avait toujours pas son drapeau bien à lui, un manque qui témoigne de la complexité d’unir sous une même image des communautés disparates, éloignées les unes des autres, avec chacune leur manière d’évoquer leur passé. Fruit d’un comité de sages créé sous l’impulsion du premier ministre Lester B. Pearson, leur travail triomphera des considérations politiques et des goûts parfois douteux de certains politiciens. Cette image épurée du pays, soit la feuille d’érable sur fond blanc avec deux barres rouges aux extrémités, représente aussi une première grande victoire pour le design canadien.

Photo: FilmsFirstCo Une scène de «Design Canada»

Ce souci du dépouillement prendrait sa source d’influences européennes, celle d’artistes installés au Canada pendant et après la Deuxième Guerre mondiale, de farouches partisans de la simplicité. De grandes compagnies adhéreront à ces principes, qu’elles se nomment Bell, Banque Royale ou Canadien National, arborant un sigle reconnaissable entre tous, inscrit dans le paysage comme une évidence.

Autre temps fort de la communication graphique en ce pays : Expo 67. Greg Durell ne pouvait escamoter ce moment charnière, celui qui allait non seulement ouvrir le Québec au monde, mais permettre à de nombreux designers canadiens de s’exprimer librement dans ce vaste terrain de jeu qu’était Terre des hommes, à commencer par les créateurs autochtones. Si on passe un peu vite sur l’importance de Julien Hébert — l’emblème de l’Expo, c’est lui ! — ainsi que sur la polémique soulevée par ce choix jugé « hippie » et dépourvu de feuille d’érable, Design Canada rend un vibrant hommage aux artisans de ces expérimentations à ciel ouvert, en apparence fort simples. Par exemple, quoi de mieux qu’un animal pour associer chacun des nombreux stationnements autour du site ?

Dans ce monde où les femmes furent longtemps tenues à l’écart, la présence chaleureuse de Heather Cooper ajoute une touche d’élégance à ce portrait. Son nom ne vous dit sûrement rien, mais celui de son castor vert confortablement installé sur des branches évoque tout de suite les magasins Roots. Greg Durell souligne à grands traits l’audace de Cooper, celle de rompre avec le minimalisme pour revenir à une forme élaborée d’illustration, ne craignant ni les couleurs ni les motifs plus chargés, comme la fameuse « pizza » colorée de CBC/Radio-Canada signée Burton Kramer. Le graphiste regrette d’ailleurs sa transformation vers un rouge typiquement canadien, et ce, sans son consentement ; ces petites trahisons font aussi partie de l’histoire du design, et les créateurs d’ici n’y échappent pas.

Design Canada

★★★ 1/2

Documentaire de Greg Durell. Canada, 2018, 74 minutes.