«Rodin»: visite au musée (un peu obligée)

Ce que le cinéaste Jacques Doillon observe attentivement dans Rodin, c’est la douleur du processus créatif, captant les visages inquiets devant l’œuvre à élaborer, les gestes répétitifs.
Photo: MK2 Mile End Ce que le cinéaste Jacques Doillon observe attentivement dans Rodin, c’est la douleur du processus créatif, captant les visages inquiets devant l’œuvre à élaborer, les gestes répétitifs.

Avant même qu’on voie son Rodin, le choix de Jacques Doillon (Ponette, Carrément à l’ouest) de signer un biopic apparaissait étrange, étant donné la singularité de sa filmographie, la constance dans ses thèmes, son aisance à diriger les enfants et son ancrage dans le temps présent. Cette offre, d’abord sous la forme d’un documentaire, proposition qu’il a déclinée, lui permettait ainsi d’étendre son registre et de filmer dans les lieux mêmes où a vécu son sujet (le Musée Rodin fait ici office de partenaire).

Pour le réalisateur de La pirate et de La vengeance d’une femme, à qui les amours tourmentées, déchirantes, n’ont jamais fait peur, revisiter un chapitre important de la vie d’Auguste Rodin constituait une matière riche, quasi familière. Car en 1880, le sculpteur (Vincent Lindon, plus sensible et plus humble que Gérard Depardieu auprès d’Isabelle Adjani) jouit enfin de la renommée, entouré de disciples, de modèles et de muses, dont la plus douée se nomme bien sûr Camille Claudel (Izia Higelin, plus près de l’ingénue que de l’artiste habitée).

Leur passion fut dévorante, scandaleuse, mais rarement voit-on les résonances sociales de cette liaison dangereuse. La raison en est bien simple : Jacques Doillon se plaît à contenir sa caméra et ses personnages dans la pénombre des ateliers du maître, celui de Paris ou de Meudon, car rien ne semble moins l’intéresser qu’un grand portrait d’époque. Ce qu’il observe attentivement, c’est la douleur du processus créatif, captant les visages inquiets devant l’oeuvre à élaborer, les gestes répétitifs et patients pour atteindre la perfection. Et ce qui démarre comme une nouvelle variation de cette relation tumultueuse entre le génie de la sculpture et celle qui aurait pu rivaliser avec lui emprunte d’autres avenues, d’autres déchirements, ceux devant la démesure de La porte de l’Enfer, ainsi que la bataille autour de son monumental Balzac, une obsession formelle aussi grande que sa passion pour Claudel — du moins selon Doillon.

Car même s’il faut parfois chercher la griffe personnelle du cinéaste devant ce qui ressemble souvent à une visite obligée au musée, c’est dans cette description minutieuse du travail de celui qui s’inspirait autant des arbres que des nuages qu’il faut la trouver. Or cela ne rend pas son Rodin plus séduisant, cédant trop souvent aux effets décoratifs du film historique, faisant pavaner Monet, Cézanne et Rilke pour une petite touche de vedettariat et laissant la figure de Claudel à sa misère, dans un hors-champ définitif en fin de parcours.

À tout cela se superpose sa relation orageuse avec Rose (Séverine Caneele), la mère d’un fils dont il ne veut pas reconnaître la paternité, elle qui aspire à devenir son épouse légitime, mais qui joue surtout à la boniche frustrée, une dynamique qui évoque un autre aspect de la personnalité de Rodin. Encore là, la chose s’avère anecdotique, comme une respiration entre deux séances de travail, un ronron narratif qui démontre cruellement que Doillon aurait dû se laisser tenter par l’aventure du documentaire. Nous en aurions appris autant, sinon plus, et la lassitude serait moins grande devant ce récit oscillant toujours entre le bavardage et la contemplation, martelé d’intertitres sur des esquisses sombres et de trop nombreux fondus au noir. Une couleur qui préfigure nos sentiments à l’égard de son Rodin.

Rodin

★★ 1/2

Drame biographique de Jacques Doillon. Avec Vincent Lindon, Izia Higelin, Séverine Caneele, Bernard Verley. France-Belgique, 2017, 118 minutes.