«Monde jurassique. Le royaume déchu»: partir, revenir

Le royaume déchu propose un retour aux sources, ou plutôt en arrière, avec les retrouvailles du tandem Owen-Claire. Les voilà de retour sur cette île jadis touristique pour sauver ce bestiaire condamné à l’extinction pour cause de volcan en furie.
Photo: Universal Pictures Le royaume déchu propose un retour aux sources, ou plutôt en arrière, avec les retrouvailles du tandem Owen-Claire. Les voilà de retour sur cette île jadis touristique pour sauver ce bestiaire condamné à l’extinction pour cause de volcan en furie.

Deux gros plans des souliers du personnage incarné par Bryce Dallas Howard dans Jurassic World : Fallen Kingdom apparaissaient non seulement souhaitables, mais impératifs : une des meilleures blagues du film précédent la présentait en talons hauts à la fin d’une course folle entre Chris Pratt et des dinosaures de toutes les dimensions au milieu d’un parc d’attractions sens dessus dessous.

Cette ironie, on en souhaiterait davantage dans cette cinquième variation de ce monde jurassique non pas fossilisé, mais numérisé, petite révolution technologique instaurée par Steven Spielberg en 1993, lui qui avait déjà transformé les lois du blockbuster dès 1975 avec Jaws. Le cinéaste espagnol J. A. Bayona se retrouve à la barre de cette nouvelle aventure, un choix logique pour qui connaît son parcours, lui qui est capable de gérer de grands chaos (The Impossible) et de zigzaguer dans des intérieurs lugubres (The Orphanage) dignes des studios Hammer ou d’Alfred Hitchcock.

Le royaume déchu propose un retour aux sources, ou plutôt en arrière, avec les retrouvailles du tandem Owen-Claire, deux versants d’une même médaille, le dresseur de dinosaures débonnaire et la gestionnaire à l’autorité inflexible, forcés jadis d’unir leurs destinées pour s’échapper du monde aseptisé à la Disney qui contenait ces bêtes rugissantes ressuscitées grâce aux possibilités du clonage. Les voilà de retour sur cette île jadis touristique pour sauver ce bestiaire condamné à l’extinction pour cause de volcan en furie (le film fut en partie tourné à Hawaï, cruelle ironie), croyant participer à une mission « humanitaire ». Le duo, qui fut brièvement un couple, est en fait téléguidé par des intérêts purement mercantiles et va échouer dans une immense demeure aux allures d’arche de Noé, mais dépouillée de toute forme d’idéalisme.

Cette forteresse où se côtoient une petite fille délurée au profil typiquement Spielberg (Isabella Sermon, future Scream Queen), des cravatés usinés par Wall Street (dont les Britanniques Rafe Spall et Toby Jones, tous deux recto tono) et des figures rassurantes (James Cromwell et Geraldine Chaplin, une habituée chez Bayona), semble incongrue dans ce monde jurassique. Or, à défaut de constituer une grande audace, elle rompt quelque peu avec le cadre souvent exotique de cet univers, ou celui, plus froid, des laboratoires — rassurez-vous, on en compte un…

Sans qu’on puisse pour autant qualifier leur approche de « gothique » ou de « baroque », les scénaristes Derek Connolly et Colin Trevorrow (à la barre du film précédent) s’amusent à entrechoquer créatures vivantes et fossiles comme s’ils avaient tous échoué au Musée Redpath. Ce qui n’empêche pas J. A. Bayona de respecter le cahier des charges, qui comprend son lot de travellings avant sur des visages hébétés pointant vers le ciel, et sa succession de cataclysmes au grand air, dans la plus pure tradition du film catastrophe.

Si Monde jurassique. Le royaume déchu ne manque pas d’effets pyrotechniques, ni de discours moralisateurs sur la préservation des espèces animales, une solide injection d’humanité à tous ces personnages unidimensionnels, perdus au milieu de ce foutoir, aurait sûrement rendu l’affaire plus digeste. En lieu et place résonne dans nos oreilles le premier coup de canon annonçant le début d’un autre été tonitruant tablant sur les valeurs sûres. Clonées elles aussi à l’infini.

Monde jurassique. Le royaume déchu (V.F. de Jurassic World : Fallen Kingdom)

★★ 1/2

Science-fiction de J. A. Bayona. Avec Chris Pratt, Bryce Dallas Howard, Rafe Spall, Isabella Sermon. États-Unis, 2018, 128 minutes.