«La chute de l’empire américain»: le film dans l’œuvre

Il est toujours pertinent de replacer dans le contexte de son œuvre le plus récent film d’un cinéaste de renom, tel Denys Arcand. Généralement, l’exercice enrichit la réflexion suivant la découverte dudit film.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Il est toujours pertinent de replacer dans le contexte de son œuvre le plus récent film d’un cinéaste de renom, tel Denys Arcand. Généralement, l’exercice enrichit la réflexion suivant la découverte dudit film.

On l’a écrit au jour de la première : le nouveau film de Denys Arcand, La chute de l’empire américain, marque un retour à la forme pour l’auteur. Sortis après Les invasions barbares, suite du Déclin de l’empire américain lauréat d’un Oscar, L’âge des ténèbres et Le règne de la beauté avaient en effet déçu, et il en fut plusieurs pour conclure que l’inspiration avait définitivement fui le vénérable cinéaste. Mais voilà que ce dernier retrouve plutôt la fougue, et qui plus est les thèmes, de ses films de jeunesse. Cela, en intégrant maintes préoccupations explorées dans la seconde phase de son œuvre. Film-somme ou préambule à un testament cinématographique encore à venir ?

Il est toujours pertinent de replacer dans le contexte de son œuvre le plus récent film d’un cinéaste de renom. Généralement, l’exercice enrichit la réflexion suivant la découverte dudit film. C’est on ne peut plus vrai avec La chute de l’empire américain. D’autant qu’à cause de son titre, on le lie d’office à l’un des films phares de l’auteur.

Certes, le héros de La chute de l’empire américain, un docteur en philosophie qui gagne sa vie comme livreur et qui se retrouve par hasard en possession d’une fortune en argent sale (Alexandre Landry), partage l’érudition des personnages du Déclin et des Invasions.

Pour autant, et on l’a souligné un peu partout, c’est davantage dans la continuité des trois premières fictions d’Arcand que s’inscrit La chute…

En sous-texte

La maudite galette, où l’attrait engendré par un magot détruit un groupe de gagne-petit, Réjeanne Padovani, où une femme met en péril la dernière magouille politique de son véreux d’ex-mari entrepreneur, et Gina, où une danseuse « de clubs » se venge de ses agresseurs sur fond de communauté au chômage et d’hiver sauvage, s’imposent ainsi comme les véritables ancêtres de La chute de l’empire américain.

Photo: Les Films Séville/Archives Le héros de «La chute de l’empire américain» partage l’érudition des personnages des «Invasions barbares», mais il s’inscrit davantage dans les pas de la faune des premiers films d’Arcand, comme «Réjeanne Padovani».

Tous relèvent du policier ou du thriller. Tous, aussi, mettent en scène des personnages en nuances de gris, c’est-à-dire diversement corrompus, dont certains forcent néanmoins la sympathie (les deux héroïnes titres campées par Luce Guilbeault et Céline Lomez, par exemple) grâce au regard qu’Arcand pose sur eux. Tous, enfin, proposent en sous-texte un commentaire — voire une charge — sociopolitique étoffé nourri par la période de documentaires engagés du cinéaste.

Inspirée par un fait divers, la prémisse de La chute… renoue donc avec le thème de l’argent, mais ratisse beaucoup plus large que ses prédécesseurs.

Ambivalence capitale

Denys Arcand s’intéresse cette fois au fonctionnement et aux ramifications et subtilités parfois insoupçonnées du capitalisme. Il met en lumière ses turpitudes, oui, mais également son potentiel positif. De fait, la variante notable ici est que l’argent n’est plus foncièrement corrupteur : c’est ce qu’on en fait qui est bien ou mal. Dans le cœur humain, l’auteur cherche la bonté et non plus la seule cupidité.

Entre en scène Pierre-Paul, ce jeune docteur en philosophie qui définit son intelligence comme un « handicap » en cet âge des ténèbres (pour rester dans la filmographie d’Arcand). En perpétuel désarroi, Pierre-Paul est doté d’une nature altruiste et d’un idéalisme qui lui pèsent dans la mesure où il n’est que trop conscient du confort et de l’indifférence (Arcand, bis) du monde alentour.

Avec cet argent qui lui tombe littéralement dessus, Pierre-Paul est aux prises avec un dilemme moral et éthique. Dilemme qu’il verbalise à loisir comme l’auraient fait les protagonistes du Déclin et des Invasions lors de passages souvent drôlissimes, La chute… misant volontiers sur un humour tour à tour noir ou satirique, une constante dans l’œuvre d’Arcand.

Ce qui est montré

Et c’est sans oublier l’enjeu de l’itinérance, majeur. Le cinéaste va jusqu’à ramener le temps d’un clin d’œil Gaston Lepage et Benoît Brière, les deux protagonistes de Joyeux calvaire, sur les pérégrinations « beckettiennes » de deux sans-abri. Vincent Leclerc incarne Jean-Claude, âme errante avec qui Pierre-Paul, bénévole dans une soupe populaire, s’est lié d’amitié. Avec sa foi en la Providence, cet émouvant barbu pourrait être le vrai Jésus de Montréal.

C’est là l’une des relations clés que développe le cinéaste qui, détail significatif, clôt son film avec une suite de portraits d’autochtones en situation d’itinérance. Il s’agit de vraies personnes repérées pendant le tournage qu’Arcand, renouant avec ses racines documentaires, a approché spontanément en leur offrant de participer au film moyennant rémunération.

À l’inverse, et en dépit de ce qu’il déconstruit expertement la mécanique du blanchiment d’argent par le biais du bandit plus ou moins repenti de Rémy Girard, et celle des paradis fiscaux par l’entremise du fiscaliste de Pierre Curzi, Arcand se borne à ne faire qu’allusion à la richesse véritable : ce 1 % sans commune mesure avec le butin de Pierre-Paul. Cela ne fait qu’exacerber son obscénité.

Examinée à l’aune de ce qui est mis en lumière et ce qui est laissé dans l’ombre, la décision ultime de Pierre-Paul n’en paraît que plus humaniste, toute criminelle soit-elle. Nuances de gris, toujours.

Dire, écrire, filmer

À force de recoupements tous azimuts, on en revient au questionnement originel : La chute de l’empire américain, film-somme ? Ce pourrait être le cas, certainement. À terme toutefois, et puisque le titre suggère si ouvertement l’idée d’une suite, on ne peut s’empêcher de rêver d’une véritable continuation qui ramènerait les personnages tant aimés du Déclin de l’empire américain et des Invasions barbares.

Qu’est-il advenu de Sébastien (Stéphane Rousseau) et de Sylvaine (Isabelle Blais), les enfants de Louise (Dorothée Berryman) et feu Rémy (Rémy Girard), et peut-être surtout de Nathalie (Marie-Josée Croze, prix d’interprétation à Cannes), la fille de Diane (Louise Portal), toxicomane résiliente qu’on a laissée auprès des précieux livres du défunt, le regard brillant et avide de savoir ?

À bien y penser, Nathalie croiserait un jour la route de Pierre-Paul qu’on ne s’en étonnerait guère… Quoi qu’il advienne, Denys Arcand a encore, à l’évidence, beaucoup à dire, à écrire et à filmer. On ne peut que s’en réjouir.

Bref, le testament cinéma attendra.

La chute de l’empire américain prend l’affiche le 28 juin.