«American Animals»: fuir le réel

La dimension «sans histoire» des quatre improbables criminels — Jared Abrahamson, Evan Peters, Blake Jenner et Barry Keoghan — est ce qui intéresse le plus le réalisateur, qui dépeint des êtres blasés, anesthésiés.
Photo: Cinéma du Parc La dimension «sans histoire» des quatre improbables criminels — Jared Abrahamson, Evan Peters, Blake Jenner et Barry Keoghan — est ce qui intéresse le plus le réalisateur, qui dépeint des êtres blasés, anesthésiés.

Le 17 décembre 2004, un jeune homme se présenta dans la section des livres rares de la bibliothèque de l’Université Transylvania, à Lexington, dans le Kentucky. Gardée sous clé par une bibliothécaire régulant l’accès auxdits ouvrages, la pièce fut le théâtre ce jour-là d’un vol farfelu et néanmoins violent : le « Transy Book Heist », ourdi par quatre étudiants gavés d’ennui et de cinéma. American Animals reconstitue les événements dans une fiction conjuguée au passé, tout en donnant la parole, au présent, par voie documentaire, aux complices d’hier.

Dotés de profils dépareillés, Warren Lipka, la tête brûlée, Spencer Reinhard, l’artiste, Chas Allen, le riche sportif, et Eric Borsuk, la tronche, n’étaient pas tant motivés par l’argent que par un goût de l’aventure ; un besoin de savoir ce qui se passe lorsqu’on franchit la limite.

Pour la petite histoire, Lipka et Reinhard échafaudèrent le coup visant à dérober l’inestimable Birds of America de John James Audebon. Ils s’adjoignirent ensuite l’assistance des deux autres.

Ludisme et simulacres

L’ambiguïté règne dans cette satire grinçante signée Bart Layton, cinéaste britannique ayant auparavant tâté de la docufiction avec The Impostor, sur l’étrange histoire d’un voleur d’identités, le Français Frédéric Bourdin, s’étant fait passer pour un enfant texan disparu des années plus tôt. À la base, les deux films ont en commun cette question en apparence simple mais qui ne cesse de se complexifier à mesure que le cinéaste la creuse : pourquoi ?

Pourquoi ce mystificateur a-t-il agi ainsi ? Pourquoi ces quatre jeunes hommes ont-ils commis ce crime-là ?

Quoi qu’il en soit, Layton reluque ici plus ouvertement du côté de la fiction, allant jusqu’à « faire jouer » les vrais Lipka et Reinhard dans des passages de la reconstitution avec acteurs, tout en recourant, inversement, à des comédiens peu connus pour incarner les supposés « vrais » parents des garçons dans des segments non plus documentaires, mais documenteurs.

Une manière pour Layton de remettre en cause la notion d’authenticité, de vérité…

Le cinéaste s’amuse en outre à montrer la version des faits de Lipka, puis celle de Reinhard, en passant des réminiscences de l’un et l’autre aux scènes jouées par leurs vis-à-vis fictifs. D’ailleurs, si les échanges des quatre étudiants sont truffés d’allusions cinématographiques modernes (à Tarantino, à Scorsese), le film que Layton convoque le plus, sans le nommer, est sans doute Rashomon, de Kurosawa, prototype du récit à témoignages contradictoires selon qui raconte.

Dans le rôle de Lipka, Evan Peters, révélé dans la série anthologique American Horror Story, exsude une nature volatile et manipulatrice sous des dehors débonnaires. Dans celui de Reinhard, Barry Koeghan, vu dans La mise à mort du cerf sacré (The Killing of the Sacred Deer), révèle un tempérament introverti où couve une force tranquille : suit-il son ami, ou tire-t-il les ficelles sans en avoir l’air ?

Sans appel

Reinhard est celui qui évoque, au présent, l’aspect « jeu » de toute l’entreprise ; un jeu qui a cessé de l’être de manière insidieuse. En guise d’explication, il mentionne ces peintres qu’il admirait alors, et le fait que chacun avait vécu une épreuve ou un drame (la folie de Van Gogh, la cécité de Monet, etc.). Sa vie étant un long fleuve tranquille, à l’instar de celles de ses amis, autant provoquer le sort.

La dimension « sans histoire » des quatre improbables criminels est ce qui intéresse le plus Layton, qui dépeint des êtres blasés, anesthésiés. Ils sont mâles, blancs et issus demilieux aisés (classe moyenne à richesse pure), un aspect que le film n’évoque jamais explicitement et qui n’en est que plus patent.

Sans le nommer, Layton désigne un désœuvrement moral qui fascine et glace à la fois. A posteriori, on est saisi par le contraste entre la démarche narcissique du quatuor et l’attitude de leur victime, Betty Jean Gooch, la bibliothécaire. Car voilà une femme qui a consacré sa vie à la préservation et à la transmission du savoir, d’une culture vénérable… N’est-ce pas cela, au fond, que Lipka, Reinhard, Allen et Borsuk ont attaqué, ce jour-là ?

Layton ne les juge pas, mais il choisit de donner le mot de la fin à Mme Gooch. Et son verdict à elle est sans appel.

American Animals (V.O.)

★★★★

Docufiction de Bart Layton. Avec Barry Keoghan, Evan Peters, Jared Abrahamson, Blake Jenner, Ann Dowd, Udo Kier. États-Unis, 2018, 116 minutes.