«Un beau soleil intérieur»: à coeur perdu

Dans sa quête à cœur ouvert, Isabelle (Juliette Binoche) rencontrera une succession d’hommes diversement médiocres. Son visage de plus en plus anxieux, ses yeux de plus en plus hagards… La comédienne a rarement fait mieux.
Photo: Métropole Films Dans sa quête à cœur ouvert, Isabelle (Juliette Binoche) rencontrera une succession d’hommes diversement médiocres. Son visage de plus en plus anxieux, ses yeux de plus en plus hagards… La comédienne a rarement fait mieux.

Certains y croient, d’autres pas. Question d’âge parfois, d’expériences heureuses ou malheureuses souvent : selon que l’on y a goûté et qu’on en a souffert, ou que l’on en jouit toujours, ou qu’à l’inverse on l’a attendu sans qu’il vienne, la réalité de l’amour apparaîtra comme une évidence ou un concept naïf. Le drame d’Isabelle, l’héroïne qu’incarne Juliette Binoche dans le poignant Un beau soleil intérieur, est que l’idée d’aimer et d’être aimée devient un besoin exacerbé, une condition sine qua non pour continuer d’exister.

De l’extérieur, Isabelle a tout. Elle est une peintre en vue. Divorcée, mère d’une fille aimante, elle a la quarantaine, peut-être la cinquantaine, resplendissante. L’aplomb qu’elle affiche n’a d’égale que l’élégance qu’elle dégage. Elle s’exprime avec une assurance idoine et ne s’en laisse imposer par personne. En apparence.

Car derrière cette façade de parfaite maîtrise d’elle-même et de sa destinée, Isabelle est rongée par une solitude délétère. Elle cherche l’amour. Un amour pas nécessairement grand, mais vrai.

Dialogue de sourds

Dans sa quête à coeur ouvert, elle rencontrera une succession d’hommes diversement médiocres : acteur égocentrique, banquier pervers narcissique, ex contrôlant, accointance pas prête à s’engager… Rude éducation sentimentale que la sienne.

Et ces messieurs de parler, parler et parler, sans cesse et sans but, sinon pour se mettre en valeur, sinon pour ignorer Isabelle en face d’eux. Déclinaisons de « je, me, moi » entrecoupées d’une question à Isabelle, pour la forme, et à laquelle eux-mêmes se chargent de répondre avant de reprendre leurs logorrhées.

La séquence d’ouverture est éloquente : on y voit deux amants, leurs ébats quelque peu mécaniques virant en dialogue de sourds, tant en gestes qu’en paroles. Lui, le banquier marié, finit par se soulager à la demande d’Isabelle, pas satisfaite mais à ce stade pressée que cela aboutisse.

C’est à la fois vaguement comique et vaguement triste ; poignant, surtout. Comme ce qui suivra.

Une réelle empathie

Coécrit par Claire Denis et Christine Angot, le film évolue tout du long sur ce fil dramatique. Ces dialogues tournés vers soi et non vers l’autre qui caractérisent les rapports entre Isabelle et ses partenaires potentiels sont librement inspirés par Fragments d’un discours amoureux, de Roland Barthes.

Claire Denis déploie une mise en scène typiquement économe d’effets. On pense à ce plan-séquence très discret, dans un bar, juste après ladite séquence d’ouverture : la cinéaste prend la pièce de face et les personnages de profil, et à mesure qu’il se gargarise et qu’elle écoute et qu’il devient évident que cette relation ne peut aller nulle part, la caméra se retire subtilement en un écho visuel au propos. Idem en route vers chez ce voyant devant la grille duquel Isabelle reste un moment figée : tout est gris à l’image, hormis cette lueur dorée à la fenêtre ; lumineux espoir.

L’ensemble est d’une précision remarquable. L’expression consacrée « au scalpel » n’est toutefois pas appropriée, car Denis filme Binoche avec une réelle empathie. Son visage de plus en plus anxieux, ses yeux de plus en plus hagards… La comédienne a rarement fait mieux.

Lentement consumée

On assiste ainsi à une cacophonie de l’incommunicabilité, à des conversations qui n’en sont pas, à des échanges dénués de partage.

Sans doute est-ce là le plus grand drame d’Isabelle : privée d’une quelconque réciprocité, elle reste coincée avec un trop-plein de sentiments, lentement consumée par ce « beau soleil intérieur » qu’elle offre mais auquel tout le monde semble aveugle.

Tout le monde, sauf ce « voyant » qu’Isabelle paie… pour qu’il lui parle.

Un beau soleil intérieur

★★★★

Chronique de moeurs de Claire Denis. Avec Juliette Binoche, Xavier Beauvois, Nicolas Duvauchelle, Philippe Katerine, Gérard Depardieu. France, 2017, 95 minutes.