«Beast»: la belle bête

Ce qui séduit dans ce film de Michael Pearce est cette notion que quelque chose d’indompté et de létal sommeille en Moll (excellente Jessie Buckley).
Photo: Les Films Séville Ce qui séduit dans ce film de Michael Pearce est cette notion que quelque chose d’indompté et de létal sommeille en Moll (excellente Jessie Buckley).

Sur une île anglo-normande, une silhouette se découpe dans le panorama biseauté : c’est une jeune femme, sa chevelure composant un astre roux contre le ciel bleu. Elle se prénomme Moll, et en ces terres riches de légendes, son existence va prendre une tournure de conte, mais version Grimm, et non Disney. D’apparaître le titre Beast en caractères gothiques, comme un présage. Seulement voilà, dans ce film singulier, la « bête » attendue revêt maints visages. Y compris celui de l’héroïne.

C’est d’ailleurs là ce qui séduit d’abord dans ce premier film de Michael Pearce : cette notion, très tôt établie, que quelque chose d’indompté et de possiblement létal sommeille en Moll (excellente Jessie Buckley).

Moll vit encore chez ses parents, s’occupant de son père malade et subissant les abus psychologiques de sa mère, la sorcière désignée. Dans ce rôle, la formidable Geraldine James laisse entrevoir un potentiel supérieur à ce qui est finalement exploré, notamment l’idée que cette femme ne déteste pas tant celle-ci de ces deux filles qu’elle reconnaît en elle sa propre violence larvée.

Et le prince charmant ? Il se prénomme Pascal, est chasseur et, comme son équivalent dans Le petit Chaperon rouge, il sauve Moll des griffes d’un grand méchant loup à l’issue d’une nuit d’ivresse. Or, Pascal cache peut-être, lui aussi, un côté bestial.

Et s’il était cet élusif tueur qui sévit sur l’île depuis quatre ans, ravissant de jeunes filles à leurs familles endormies ?

Envolées oniriques

Sur le fond, le film fait beaucoup songer à La compagnie des loups, de Neil Jordan, d’après Angela Carter. Beast se distingue toutefois en optant pour un contexte réaliste et contemporain, plutôt que pour une représentation fantasmagorique. Une tentation du fantastique n’en affleure pas moins.

Lorsqu’il la raccompagne la toute première fois, Moll trouve dans la camionnette de Pascal un vieux traité de chasse dont elle admire les gravures d’animaux à l’ancienne. Peu après, il le lui offrira, tel « un bouquet de féroces images de désir », pour citer une autre histoire d’Angela Carter.

Ce faisant, le fruste soupirant ne se trouve-t-il pas à donner à Moll un indice de ce qu’ils sont tous deux derrière leur façade respective ?

Lors d’envolées oniriques engendrées par l’esprit enfiévré de la jeune femme, le film brouille les pistes.

Charme dissipé

Avec patience, Michael Pearce forge une atmosphère trouble : de révélations en simples suggestions, on remet en question tant les choix que les motivations de Moll.

Hélas, toutes ces possibilités psychologiques fascinantes parce qu’implicites deviennent explicites dans un dénouement tardif faisant suite à une première fin apparente, plus satisfaisante car ambiguë, et de ce fait davantage en phase avec ce qui a précédé. Déjà que le rythme mesuré devient languissant au troisième acte, l’ajout d’un quatrième achève de dissiper le charme macabre d’une œuvre qui, ultimement, paraît avoir peur de rester allusive.

Une œuvre qui, ironie suprême, paraît avoir peur d’elle-même, contrairement à son héroïne.

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Beast (V.O.)

★★★

Drame psychologique de Michael Pearce. Avec Jessie Buckley, Johnny Flynn, Geraldine James, Trystan Gravelle. Grande-Bretagne, 2017, 106 minutes.