Un Rodin de chair et de grommellements

Durant six mois, au rythme de trois ou quatre heures par jour, Vincent Lindon apprit à sculpter la matière pour entrer dans la peau de son modèle.
Photo: MK2 Mile End Durant six mois, au rythme de trois ou quatre heures par jour, Vincent Lindon apprit à sculpter la matière pour entrer dans la peau de son modèle.

Jacques Doillon était en compétition à Cannes en 2017 avec son Rodin, aimé par les uns, contesté par d’autres. Mais il est resté zen et il faut remonter loin en arrière pour comprendre pourquoi. En 1984, 33 ans plus tôt, donc — il n’était pas retourné à Cannes depuis —, son film La pirate avec Jane Birkin, alors sa compagne, s’était fait littéralement massacrer sur cette même Croisette par une critique aux dents carnassières. « Avec Rodin, je n’ai pas reçu grand-chose sur la tête. Certains l’aimaient, d’autres pas. J’avais connu pire… »

Il arrive en salles québécoises avec un an de retard, à l’affiche dès vendredi prochain.

Jacques Doillon a longtemps été un cinéaste de pointe en France avec ses œuvres très dialoguées, des héros de fragilité, une sensibilité frissonnante, une excellente direction d’acteurs. Des films comme La drôlesse en 1979, Le petit criminel en 1990, surtout l’inoubliable Ponette en 1996 à hauteur d’enfant endeuillée, avec prix à Venise pour sa vedette de cinq ans, Victoire Thivisol, lui auront assuré longtemps une place à part dans la cinématographie de l’Hexagone, avant que son étoile ne pâlisse au fil des ans.

« Le cinéma français a-t-il beaucoup changé ? » on lui demande. « C’est devenu une industrie du divertissement, répond Doillon. Avec le danger que certains films ne puissent plus se faire. » Il avoue une nostalgie des années 1970 et au-delà. « Autrefois, des comédiens comme Michel Piccoli ne demandaient pas le même cachet pour un premier film que pour une œuvre de divertissement. Aujourd’hui, les acteurs demandent trop cher à tous. »

Cette fois, dans la foulée du 100e anniversaire de la mort d’Auguste Rodin, on lui a proposé de réaliser un documentaire sur le sculpteur du Penseur. « Après 20, 25 scènes, j’ai dit au producteur : “Oubliez-moi pour ça.” Je me suis documenté sur Rodin, ce qui m’a donné l’envie de continuer à écrire, de faire parler ces gens-là pour les voir revivre. Vincent Lindon m’avait déjà lancé : “Le jour où tu penses à moi…” Il s’est imposé d’évidence pour le rôle. »

Photo: MK2 Mile End C'est dans la foulée du 100e anniversaire de la mort d’Auguste Rodin qu'on a proposé à Jacques Doillon de réaliser un documentaire sur le sculpteur du «Penseur».

Doillon a glissé vers un projet de fiction en invitant l’acteur à tripoter laglaise, avec choix de montrer l’acte créatif. Durant six mois, au rythme de trois ou quatre heures par jour, Lindon apprit à sculpter la matière pour entrer dans la peau de son modèle.

« Rodin était un sensuel qui avait besoin de travailler la terre vivante avec ses mains. Ses chairs sont en mouvement. Il réfléchissait aussi sur son travail. Rodin a mis sept ans à parfaire la statue de Balzac (rejetée de son vivant), onze sur Les bourgeois de Calais. »

Grommelant et tâtant arbres et filles avec droit de cuissage, Lindon campe ici un Rodin collé à la glaise, à la chair des femmes et au tronc des arbres qu’il enlace. Doillon a privilégié le rythme lent, le petit nombre de scènes avec plans-séquence sur les corps en déplacement.

« Qu’est-ce qui fait que cet artiste issu d’un milieu populaire soit devenu celui qui fit entrer la sculpture dans la modernité, en échappant au symbolisme ? demande le cinéaste. Quand il fait ses dessins érotiques qui embarrassent tout le monde en 1910, c’est d’une modernité incroyable ! »

Tumultueuses amours

Ses amours avec son élève Camille Claudel, sœur du poète et dramaturge Paul Claudel, puis les dérives de celle-ci et son hospitalisation pour délires mentaux, sont présentés sous d’autres angles que l’avait fait Bruno Nuytten en 1988 avec son célèbre film Camille Claudel, qui révéla la sculptrice oubliée. Izïa Higelin incarne la jeune artiste. « Pour que Rodin, à 42 ans, se soit senti aussi ému par une fille de 19 ans, il fallait que leur liaison ait été à la fois charnelle et mystique. »

Qu’est-ce qui fait que cet artiste issu d’un milieu populaire soit devenu celui qui fit entrer la sculpture dans la modernité, en échappant au symbolisme ? Quand il fait ses dessins érotiques qui embarrassent tout le monde en 1910, c’est d’une modernité incroyable !

« La petite-nièce de Camille Claudel, Marilyn Goldin, avait participé au scénario du film de Nuytten, explique Doillon. Et pour ne pas trop charger Paul Claudel qui s’était mal comporté avec sa sœur, elle a mis bien des torts sur le dos de Rodin, qui s’était pourtant occupé de Camille pendant dix ans et payait son loyer après leur rupture. Le film faisait croire que l’oeuvre de Camille Claudel avait été vampirisée par Rodin. Or c’est elle qui a appris de son maître. Elle a fait des choses charmantes, puis développé une psychose paranoïde. Huit jours après la mort du père, la famille de Camille la plaçait à l’hospice et Paul n’alla jamais la voir. Rodin n’était pas responsable de ses malheurs. »

Pour camper Rose, la femme servante qui partageait la vie de Rodin, Doillon voyait mal une actrice de Paris se mettre à tripoter le texte. « Alors, j’ai pensé à Séverine Caneele, cette interprète non professionnelle qui jouait dans L’humanité de Bruno Dumont. Elle vient du Nord. On peut imaginer que cette femme ne sache pas écrire. Elle s’est révélée le bon choix. »

Macho, ce Rodin qu’on regarde en voyeurs se farcir allégrement ses jeunes modèles ? « C’était un peu la norme, chez les artistes du temps, répond le cinéaste. Zola a eu deux enfants non reconnus, sinon par sa femme après la mort de l’écrivain. Victor Hugo, doté d’un puissant appétit sexuel, avait des relations avec de trois à huit femmes par mois. Rodin était aussi un chaud lapin. Ce qui n’a pas empêché des féministes de la Belle Époque d’assurer : “Vous êtes le premier à avoir accordé autant d’importance aux femmes, qui ne sont plus domptées ni domestiquées.” » Tout est question de contexte…

Cet entretien a été effectué à Paris dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.