Dernier tour de manivelle pour «La femme de mon frère»

L’actrice et cinéaste Monia Chokri (à droite) en tournage avec la directrice de la photographie Josée Deshaies
Photo: Jerry Pigeon L’actrice et cinéaste Monia Chokri (à droite) en tournage avec la directrice de la photographie Josée Deshaies

Après le remarqué court métrage Quelqu’un d’extraordinaire, Monia Chokri et la directrice photo Josée Deshaies se retrouvent sur le plateau de la comédie dramatique La femme de mon frère où Anne-Élisabeth Bossé et Patrick Hivon vivent une relation frère-soeur fusionnelle.

Après 28 jours de tournage, dont 22 en février et en mars, Monia Chokri semblait ravie de son expérience à la barre de son premier long métrage, dont elle signe le scénario et assurera le montage, lorsque Le Devoir l’a rencontrée vendredi au lac aux Castors. Exigeante et perfectionniste, la réalisatrice s’est entourée de gens qui comprendraient sa vision. Ainsi a-t-elle demandé à Josée Deshaies, qui avait fait la direction photo de son court métrage Quelqu’un d’extraordinaire (2013), de l’accompagner dans cette grande aventure.

« La relation que j’ai avec Josée est primordiale dans mon travail esthétique, affirme Monia Chokri. Ce film, c’est la fusion de nos deux regards. Josée me pousse à aller plus loin, me remet en question ; grâce à elle, je suis devenue une meilleure metteure en scène. »

Photo: Yannick Grandmont Anne-Élisabeth Bossé et Patrick Hivon tiennent les rôles principaux.

« J’aime travailler avec des réalisateurs qui vont pousser », poursuit la directrice photo, qui a notamment travaillé avec Bertrand Bonello (Saint-Laurent), Denis Côté (Curling) et Anne Émond (Nelly). « Je n’ai jamais vu ça : Monia dirige ses acteurs à la microseconde, à la virgule près. Ses indications sont très précises. »

Regard féminin

Au dire d’Anne-Élisabeth Bossé, Monia Chokri serait, avec Xavier Dolan qui l’a dirigée dans Les amours imaginaires, la meilleure directrice d’acteurs qu’elle ait jamais rencontrée. Ayant tenu l’un des rôles secondaires dans Quelqu’un d’extraordinaire, aux côtés de Magalie Lépine-Blondeau, Évelyne Brochu et Anne Dorval, que l’on retrouve également dans La femme de mon frère, l’actrice était plus que comblée de se voir offrir un premier rôle principal au grand écran.

« Il y a plein de choses que mon personnage vit, principalement de l’humiliation, de l’insécurité, un manque d’estime, de la reconstruction, ce que Monia a abordé de façon tellement sensible. Si on veut que les filles soient extrêmement bien représentées, ça prend une vision de fille pour raconter des filles, et que ce soit cadré par une fille », explique l’interprète de Maxim dans Les Simone.

Je voulais parler de la famille, de la place des intellectuels et du savoir dans la société, de l’immigration. Je parle aussi d’identité, d’ethnicité, à savoir si cela a un sens de dire d’où l’on vient.

Au-delà du portrait de cette jeune femme à la croisée des chemins, la réalisatrice souhaitait aussi apporter une réflexion sur notre société en constante évolution : « Je voulais parler de la famille, de la place des intellectuels et du savoir dans la société, de l’immigration. Je parle aussi d’identité, d’ethnicité, à savoir si cela a un sens de dire d’où l’on vient. »

« C’est une histoire très touchante, mais quand j’ai lu le scénario, j’ai trouvé ça vraiment drôle. Monia m’a emmené dans des endroits que je n’avais même pas soupçonnés en lisant le scénario. Elle avait des images bien précises de son oeuvre », se souvient Patrick Hivon, qui incarnait son grand frère dans la série Nouvelle adresse, de Richard Blaimert.

Mon frère, mon héros

Produit par Sylvain Corbeil et Nancy Grant de Métafilms, La femme de mon frère met en scène Anne-Élisabeth Bossé dans le rôle de Sophia, docteure en philosophie, qui, après s’être vu refuser un poste à l’université, ira vivre quelque temps avec son frère Karim (Patrick Hivon). Or, ce dernier néglige quelque peu sa petite soeur lorsqu’il tombe amoureux d’Éloïse (Évelyne Brochu).

« Ils vivent non pas une relation incestueuse, mais je dirais presque “incestuelle”, parce qu’à mon avis, ils sont trop proches, de l’ordre de la fusion, jusqu’à ce qu’il se fasse une blonde. Tout lui échappe, y compris son grand complice, la personne qui la définit le plus. Sophia va presque revivre un retour en enfance, elle va retourner vivre chez ses parents. Elle sera dans un état très, très régressif pour éventuellement mieux rebondir », dévoile l’actrice.

C’est à travers le regard de Sophia que Monia Chokri a voulu partager l’histoire de cette trentenaire. Et comme Sophia ne voit pas la vie en rose, pas question de magnifier Anne-Élisabeth Bossé.

« Au cinéma, j’haïs le maquillage, les coiffures, révèle la réalisatrice. Je ne veux pas sentir la poudre à l’écran parce que ça me fait sortir de l’histoire. Avec Josée, on était intransigeantes là-dessus. Anne-Élisabeth a une peau laiteuse ; on ne la magnifie pas, mais on ne l’enlaidit pas non plus. C’est plus un travail d’éclairage que de maquillage. »

« Anne-Élisabeth est formidable ; on sent un abandon chez elle, dit Josée Deshaies. Comme il n’y a pas de psychologie dans la direction artistique, la lumière est non psychologisante. Quant à la caméra, elle est très libre. On n’a pas de dogme, alors, on y va selon la scène, selon la rythmique. »

« Monia et Josée sont hyper-exigeantes, confime Patrick Hivon. L’esthétisme est un personnage dans ce film ; la scène d’hiver sur le lac aux Castors a été un moment de grâce. Comme c’était le premier long métrage de Monia, j’espérais que j’allais être à la hauteur de ses attentes. J’étais content qu’elle me garde… »