Ara Ball et la révolte amoureuse

Ara Ball l'avoue sans peine: l'œuvre de Hal Ashby figure au sommet du palmarès de ses films préférés.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Ara Ball l'avoue sans peine: l'œuvre de Hal Ashby figure au sommet du palmarès de ses films préférés.

Si l’on en croit ses parents, Miron est, à deux mois d’atteindre l’âge adulte, en perdition. Ils le disent irresponsable. Lui se voit plutôt anticonformiste. Pour l’arracher aux influences néfastes de la métropole, voici que la famille s’en va passer l’été à la campagne afin que le jeune homme étudie et repasse ses examens de fin de secondaire. Ennuyé de passer ainsi cet été 1995, Miron se console auprès d’une voisine excentrique, Florence, septuagénaire colorée avec qui il noue une amitié qui se meut en amour aussi improbable que profond. À sa face même, Quand l’amour se creuse un trou, premier long métrage d’Ara Ball, rappelle le classique Harold et Maude de Hal Ashby. C’est voulu. Et assumé.

« C’est l’un de mes films favoris. Et donc, oui, j’ai voulu refaire un Harold et Maude, mais à ma manière. C’est un hommage, avec des similitudes, notamment dans l’évolution du protagoniste… »

Le ton, aussi, est similaire. En cela que le film existe dans une réalité satirisée ici, caricaturée là…

« J’aime les univers surréalistes, mais comme… intégrés dans la réalité ? C’est très apparent avec le père et la mère de Miron. Je me suis référé à ma propre perception de mes parents quand moi j’avais cet âge-là. Cet âge où, aussitôt que tu te fais donner des règles, tu capotes. Ce qu’on a ici, c’est le point de vue à la fois révolté et mélancolique d’un jeune du milieu des années 1990. Le film n’est absolument pas autobiographique, mais je me suis énormément projeté dans le personnage de Miron. »

Pas autobio, mais perso

Pas autobiographique, donc, le film n’en revêt pas moins un caractère intime, mais d’une manière inattendue. « J’étais super proche de ma grand-mère. C’est beaucoup elle qui m’a donné la piqûre du cinéma en me faisant découvrir toutes sortes de films importants, marquants. Harold et Maude, c’est ma grand-mère qui me l’a montré quand j’avais 12 ans. Elle a ouvert mes horizons à un tout jeune âge avec des chefs-d’oeuvre comme Citizen Kane et Casablanca… Dans le temps, y avait pas Internet, pas de téléphones intelligents, et quand tu écoutais un film, tu l’écoutais avec énormément d’attention. Mais, bref, en faisant mon film, je voulais aussi rendre hommage à ma grand-mère. Le cinquième anniversaire de son décès est survenu pendant le tournage, qui s’est fait à trois minutes de chez elle. »

Dans la variation d’Ara Ball, Miron (Robert Naylor) ne s’amuse pas à simuler des suicides aux dépens de ses parents coincés (Patrice Robitaille, Julie Le Breton) comme Harold le faisait au bénéfice de sa mère hautaine, mais il est prompt à la tirade existentialiste. Son dada ne consiste pas à assister, en retrait, aux enterrements d’inconnus, mais plutôt à errer sur son skateboard, son radeau, son refuge à lui.

Ce que les deux héros marginaux par choix partagent surtout, c’est un pessimisme, un sens de la fatalité, comme un renoncement précoce. Une vision du monde qui change graduellement au contact d’une femme (France Castel) qui a beaucoup vécu, beaucoup appris, et qui se découvre ouverte à apprendre encore.

Au risque de choquer

À cet égard, Ara Ball craignait-il de choquer ? Après tout, Harold et Maude en offusqua plusieurs en son temps, y compris chez les critiques, avant que son brio soit reconnu a posteriori. Qui plus est, en 1971, Hal Ashby avait prévu de tourner une scène d’amour entre Bud Cort et Ruth Gordon, mais Paramount refusa net. Avec son microbudget et son producteur indépendant (Kas Steets), Ara Ball ne se fit rien imposer de tel.

C’est dire que, hormis de les voir s’embrasser, on voit Miron et Florence au lit — c’est filmé avec doigté et pudeur, mais c’est là.

« C’était délicat. Je voulais montrer sans trop montrer. Je voulais que ce soit beau. Naturel. Je voulais qu’on sente les petits papillons qu’on a avant et après. Avec France et Robert, on a travaillé en détail, avant le tournage ; c’était très chorégraphié. Maintenant, est-ce que ça va choquer ? Ça ne vaut pas pour toutes les questions, on s’entend, mais je pense que souvent, quand on est “choqué” par une oeuvre, c’est parce qu’on ne comprend pas. Une situation comme celle-ci est “possible”. C’est possible pour une personne qui a presque 18 ans de tomber amoureux d’une autre de 70 ans à cause de sa personnalité, de qui elle est à l’intérieur. Je ne veux pas choquer, mais j’aimerais, par contre, que les gens veuillent en discuter. J’espère qu’ils vont aller voir le film et qu’ils auront envie d’en parler après. Je comprends que n’importe quel parent va être shaké : moi-même, je me questionnerais comme parent. »

Le cinéaste montre d’ailleurs ce dilemme dans le film : on a d’un côté ce couple atypique mais harmonieux que forment Miron et Florence, et de l’autre, celui, traditionnel et en crise, que forment David et Thérèse, les parents du premier.

D’Ashby à Nichols

Le conflit générationnel, face à un amour intergénérationnel, est en l’occurrence l’un des principaux enjeux du film. Et sur ce front, c’est le souvenir d’un second classique que convoque Ara Ball : Le lauréat, de Mike Nichols. Pas tant pour la liaison entre le jeune Benjamin et la plus mûre Mrs. Robinson, mais pour l’incompatibilité entre ce que vit et ressent en général le personnage et les valeurs superficielles de ses parents.

« En matière de réalisation, ce film-là est bien plus présent à l’image qu’Harold et Maude. Mais je l’ai compris juste après. Le style, la façon dont c’est tourné, les prises de vue parfois insolites… Et il y a toute cette “anti-chimie” entre le protagoniste et ses parents dans le film de Nichols que j’ai incorporée sans m’en rendre compte. L’importance de la musique, évidemment. Ce côté différent de la mise en scène pour raconter une histoire quand même très accessible… C’est bizarre : des fois, on écrit un scénario en ayant un certain film en tête comme point de référence, mais au fond, c’est un autre qui est caché derrière. »

Quelques adieux

Un premier film, comme maints premiers films, sous influence, en somme. Et c’est voulu, assumé.

S’ajoute toutefois la distinction essentielle d’un regard personnel pour un projet qui, dès le départ, était intrinsèquement cela : personnel.

« J’ai été chanceux d’avoir cette équipe-là, technique et acteurs ; une gang de voyageurs et de punks qui ont pris ça à coeur autant que moi. Et puis, ben, c’était mon adieu à mon adolescence. Et surtout à ma grand-mère, qui a changé le cours de mon existence. Ce film-là, c’est ma façon de la remercier de m’avoir enseigné le cinéma. »

Quand l’amour se creuse un trou prend l’affiche le 15 juin.