«La chute de Sparte»: de maux et de mots

Lorsqu’on lui donne la chance de livrer des répliques plutôt que de commenter à distance, bref, quand le film le laisse exister à l’image, le jeune Lévi Doré s’avère formidable.
Photo: Parallaxes Lorsqu’on lui donne la chance de livrer des répliques plutôt que de commenter à distance, bref, quand le film le laisse exister à l’image, le jeune Lévi Doré s’avère formidable.

« J’ai 16 ans et je m’appelle Steeve Simard. Oui, oui avec deux e. Unilingues et francophones, mes parents ont toujours associé l’anglais à la réussite. Et pour doubler mes chances de succès, ils ont doublé le e. Pathétique. Pire que leur anglophilie, je ne leur pardonnerai jamais mes initiales nazies. Mais on peut naître dans une porcherie sans se croire cochon. » Ainsi s’ouvrait le roman La chute de Sparte de Biz, et ainsi débute le film qu’en a tiré Tristan Dubois, qui cosigne le scénario avec l’auteur. Une introduction en voix hors champ qui annonce un parti pris, celui de préserver le verbe de la source, quitte à négliger le potentiel visuel.

Remarquez, la jeune héroïne ou le jeune héros qui narre à la première personne le prologue et l’épilogue, voire certaines scènes, constitue un procédé éprouvé dans les films consacrés à l’adolescence (surtout américains, ironiquement). Question de dosage et, dans le cas présent, de teneur.

Ainsi la narration de Steeve se poursuit-elle par-dessus des images réduites à illustrer et non à incarner. Elle cesse, puis reprend, souvent. Il s’agit en somme d’une suite d’éditoriaux politiques vifs, intéressants et pertinents lorsque pris individuellement, mais lourds en enfilade.

« Saint-Lambert est une banlieue prétentieuse et hypocrite. Une vieille dame qui courtise le fleuve avec le petit doigt en l’air, tout en se faisant enculer par le boulevard Taschereau, ce chef-d’oeuvre de laideur pochemoderne. »

C’est savoureux, faut pas croire. Reste que par effet d’accumulation, on est parfois plus proche du pamphlet que du cinéma.

Maux intemporels

Sur ce front, la réalisation est adéquate, quoique Tristan Dubois abuse de l’aparté fantaisiste. Fréquents, les trucages numériques ne sont, qui plus est, pas toujours au point.

Cela étant, ce Steeve-là est attachant rare. Érudit bien au-delà de ses années, il n’en patauge pas moins dans des émois typiques de son âge. Des maux qui, faut-il le rappeler, ne changent pas, ou si peu, quelle que soit l’époque : premier amour, intimidation, amitiés qui s’approfondissent, détresse insoupçonnée d’un pair…

Et bien sûr, les parents qui ne comprennent rien.

Ceux de Steeve ne font pas exception. Perçus par ce dernier comme des colonisés dénués de jugement, ils se meuvent en présences aimantes et rassurantes au gré des épreuves ; douloureux passages obligés de l’école secondaire. Marianne Farley et Gabriel Sabourin opèrent en douceur cette transition et donnent au troisième acte des moments fort touchants.

Lévi Doré formidable

L’intrigue à saveur initiatique est classique, mais bien articulée. Un souci de présenter une population étudiante bigarrée, diversifiée, rend crédible l’univers de « Gaston Miron », établissement fictif, et l’un des nombreux hommages rendus au poète. Pierre Falardeau a aussi droit à son coup de chapeau, voire à deux.

À cet égard, la charge sociopolitique très mûrie et affirmée, à la narration, s’arrime parfois mal à l’émouvante innocence de Steeve dans l’action. Lorsqu’on lui donne la chance de livrer des répliques plutôt que de commenter à distance, bref, quand le film le laisse exister à l’image, le jeune Lévi Doré s’avère formidable.

Loin des stéréotypes physiques de jeunes premiers, il est aussi crédible qu’attachant. Il compose un Steeve cultivé, ouvert et sensible. On peut imaginer pire modèle.

La chute de Sparte

★★★

Drame de Tristan Dubois. Avec Lévi Doré, Lili-Ann de Francesco, Karl Walcott, Jonathan St-Armand, Devon O’Connor, Marianne Farley. Québec, 2018, 93 minutes.