La comédie agricole de Philippe Le Guay

Le cinéaste Philippe Le Guay lors du Festival du film français Colcoa, à West Hollywood, en avril dernier
Photo: Valérie Macon Agence France-Presse Le cinéaste Philippe Le Guay lors du Festival du film français Colcoa, à West Hollywood, en avril dernier

« J’adore les acteurs, lance Philippe Le Guay. Quand j’étudiais à l’IDHEC [l’ancienne école française de cinéma], les acteurs n’existaient pas pour moi. J’étais obsédé par la technique. Puis j’ai eu la chance de passer quelques semaines dans une classe d’art dramatique. Une vraie découverte ! Vous prenez un gars en jeans qui dit trois vers de Molière dans Alceste à bicyclette et on entre dans les sentiments… »

Avant ce remarquable Alceste à bicyclette en 2013 [titré ici Molière à bicyclette] avec Luchini et Lambert Wilson, le cinéaste avait réalisé le charmant Les femmes du 6e étage (2010), toujours avec Luchini. Lui qui aime les acteurs a pourtant mêlé plusieurs non professionnels à des interprètes chevronnés dans Normandie nue, comédie agricole à cheval sur les genres, dont le film social.

« Je suis parti d’un sujet qui peut être dramatique, la situation des éleveurs, mais ne pouvant me figurer un film sans humour, j’ai imaginé la rencontre de la culture et de l’agriculture, qui ne se croisent pas souvent. La culture est une activité urbaine. »

Normandie nue se situe dans un village frappé par la crise agricole. Lors de la venue d’un célèbre photographe américain (Toby Jones) qui fait poser nus ses modèles (comme Spencer Tunick), le film raconte le combat du maire (François Cluzet) pour convaincre les villageois de poser à poil afin d’attirer l’attention des médias sur leur sort.

« Cluzet, c’est quelqu’un de généreux et d’attentif, qui aime ses partenaires et qui possède un esprit qui s’arrime au collectif, explique Philippe Le Guay. Il était parfait pour jouer le maire du village. J’aime que l’acteur fasse exister un personnage dans la vérité de la fiction, à travers une histoire. Ce film est celui d’une image. Est-ce que le photographe va pouvoir la faire ou pas ? »

Ses nombreux interprètes non professionnels, il précise les avoir découverts dans les fermes des alentours, sillonnées durant un an. Le plateau s’est posé au village du Mêle-sur-Sarthe, dans l’Orne, en Basse-Normandie.

Pour [François] Cluzet, être acteur, ce n’est pas montrer son cul, mais son coeur. Il ne s’était jamais déshabillé à l’écran et affirmait : “Je n’irai pas !” Finalement, il s’est rendu compte que, faisant partie d’un mouvement, il devait s’exécuter avec les autres.

 

Pour sa documentation en amont, Philippe Le Guay a rencontré des jeunes qui avaient hérité de la ferme parentale. « Tout est question de la transmission qui persiste ou pas. Un type avait deux filles, dont une étudiait l’art dramatique à Saint-Denis. Elle est revenue s’occuper de la ferme, frustrée ou pas. Et puis comme dans chaque village de France, il y a une chicane autour d’un cadastre non respecté jadis par un des voisins. J’avais le souci, la conscience de restituer tout un monde. »

Par-delà une galerie de personnages souvent hauts en couleur, la drôlerie du film vient de cette tentative de déshabiller des gens qui n’en ont pas envie.

« Je suis moi-même très pudique, précise le cinéaste. On n’en finit pas avec la nudité. Ce n’est plus un tabou, mais ce n’est pas banal, un acte émouvant, intime, romanesque et mystérieux. Derrière la nudité, il y a l’éducation, la pudeur, le rapport au corps. Chacun se vit dans sa singularité. Pour Cluzet, être acteur, ce n’est pas montrer son cul, mais son coeur. Il ne s’était jamais déshabillé à l’écran et affirmait : “Je n’irai pas !” Finalement, il s’est rendu compte que, faisant partie d’un mouvement, il devait s’exécuter avec les autres. Il suffit de lever le verrou des blocages pour laisser place à la libération. Et tout à coup, comme un troupeau de gazelles, tous courent dans le champ. »

Il aimerait qu’après avoir vu son film, un citadin devant sa télé, voyant un Normand en colère, comprenne que c’est sérieux et que la crise agricole ne se réduit pas à un entrefilet.

« Dans la région du tournage, certains ont vu le film cinq fois, ajoute le cinéaste. C’est devenu une sorte d’emblème. Ils disent que c’est la première fois qu’on parle d’eux sur un ton joyeux. J’aime intégrer la possibilité d’une énergie qui mène ailleurs. Au Mêle-sur-Sarthe, les gens ne se regardent plus de la même façon. Ils ont vécu un moment utopique et se disent qu’on peut vaincre les querelles mesquines pour atteindre un but collectif. »

Cet entretien a été effectué à Paris, dans le cadre des rendez-vous d’Unifrance.


Pour [François] Cluzet, être acteur, ce n’est pas montrer son cul, mais son coeur. Il ne s’était jamais déshabillé à l’écran et affirmait : “Je n’irai pas !” Finalement, il s’est rendu compte que, faisant partie d’un mouvement, il devait s’exécuter avec les autres.