«Les fantômes d’Ismaël»: le kaléidoscope d’Arnaud Desplechin

Avec Mathieu Amalric, Marion Cotillard et Charlotte Gainsbourg forment un triangle amoureux dans Les fantômes d’Ismaël d’Arnaud Desplechin.
Photo: Jean-Claude Lother Why Not Productions Avec Mathieu Amalric, Marion Cotillard et Charlotte Gainsbourg forment un triangle amoureux dans Les fantômes d’Ismaël d’Arnaud Desplechin.

Pourtant admiratrices l’une de l’autre, Marion Cotillard et Charlotte Gainsbourg n’avaient pas encore eu l’occasion de jouer ensemble. Ça les excitait de participer au triangle amoureux mi-fantasmé mi-réel d’Arnaud Desplechin dans Les fantômes d’Ismaël. Idem pour Mathieu Amalric, qui n’avait jamais donné la réplique aux deux actrices iconiques et trépignait tout autant de le faire.

Ce film français avait ouvert l’an dernier le Festival de Cannes, fraîchement reçu par la presse internationale, mieux apprécié dans son berceau. Il met en scène Ismaël, un cinéaste (Amalric) écartelé entre deux amours : une femme disparue depuis vingt ans, jamais oubliée (Cotillard), et la douce compagne de son quotidien (Gainsbourg), sur onde de choc quand la fugitive refait surface.

Le héros réalise un polar inspiré de la vie de son propre frère, nommé Ivan Dedalus, qui lui file entre les doigts. Film dans le film, donc, et mises en abyme diverses ; Desplechin y a privilégié une structure de complexité difficile à monter, avec zones de confusion, pans autobiographiques, temps entremêlés en effets de miroir.

« Je crois que Desplechin est un des plus grands cinéastes qui soient », déclare Marion Cotillard, qui n’avait fait qu’une brève apparition de jeunesse dans son univers, en 1996, à travers Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle).

« Quant à Charlotte Gainsbourg, je l’admire depuis si longtemps. On dirait un ange tombé sur terre. Et Mathieu est un acteur formidable. Autant pour le réalisateur que pour les acteurs, j’avais envie de jouer dans ce film-là. D’autant plus qu’en lisant le scénario, je me suis entichée de mon personnage. Arnaud me parlait de Carlotta comme d’une sorte de fantasme qui apporte la vie aux deux autres. Cette femme demeure un mystère dans sa tourmente. »

« À vingt ans, j’avais désiré, comme elle, m’offrir une seconde existence ailleurs avec de nouvelles personnes, révèle Cotillard, où je pourrais être vraiment moi-même, débarrassée de l’image que les gens avaient de moi. Je suis devenue actrice pour vivre mes rêves, tout en comprenant Carlotta et cette vie qu’elle porte en elle. Au cours du tournage, je suis tombée enceinte. »

Son personnage ressuscite des morts à l’instar de l’héroïne de Vertigo. Les deux femmes constituent les facettes d’une même médaille dans un film que le cinéaste a vu comme une déclaration d’amour au cinéma, filmé à Noirmoutier en Vendée, histoire d’offrir une île à son trio. Le voici accroché au train du Persona de Bergman, marqué aussi au sceau de Providence d’Alain Resnais, et du de Fellini.

Sylvia, incarnée par Charlotte Gainsbourg, est une figure cérébrale là où sa partenaire tient de l’eau vive. « En voyant arriver Carlotta, Sylvia déclare : “J’aurais voulu qu’elle soit morte” », rappelle le cinéaste.

L’alter ego

Amalric joue le double de Desplechin, plus fantasque que lui, mais porteur des mêmes tourments masculins en quête existentielle, cinéaste également : « Arnaud a un trajet particulier pour aller vers les zones romanesques, explique l’acteur. Il crée des mythes de héros à travers cette notion d’alter ego. »

Amalric et Desplechin sont si habitués de travailler ensemble, se mirant l’un dans l’autre. Depuis Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) aux Fantômes d’Ismaël, en passant par La sentinelle, Un conte de Noël, Rois et reine, Jimmy P., ils s’échangent tous les masques.

« En présence de ces deux actrices, notre intimidation faisait penser aux rendez-vous amoureux. Ça nous protégeait, Arnaud et moi, de la redite du vieux couple. Quelque chose de nouveau allait arriver… », évoque Amalric.

Il adore troquer sa veste de cinéaste (Tournée, La chambre bleue, Barbara, etc.) pour s’abandonner à une autre volonté que la sienne en tant qu’acteur. « J’aime être l’élément d’un tout, dit-il. Mon parcours m’a permis de croiser la route d’Alain Resnais, d’André Téchiné, d’Arnaud Desplechin. Ils sont là comme des repères. »

Avec alter ego ou pas, Desplechin déclare ne jamais écrire pour des acteurs précis, sauf pour Catherine Deneuve dans Rois et reine et… pour Mathieu Amalric dans Les fantômes d’Ismaël. « Ce rôle comporte tellement de burlesque, de comique, de dramatique, de murmures. S’il avait dit non, j’aurais été obligé de le réécrire. »

Amalric rappelle qu’il planchait sur le scénario de son film Barbara et ne savait pas trop comment entrer dans cette valse à trois : « Arnaud a tout fait pour avancer son film afin d’accommoder mes horaires. »

Dans Les fantômes d’Ismaël, Marion Cotillard improvise une merveilleuse danse sur It Ain’t Me Babe de Bob Dylan. Desplechin a saisi là un pur moment de grâce : « J’avais l’impression de filmer une scène de cinéma muet, dit-il. Carlotta est comme une bombe. Ici, c’est le fantôme qui procure la vie. » L’actrice de La vie en rose s’avoue encore reconnaissante au cinéaste de lui avoir laissé chorégraphier elle-même ses pas : « C’était risqué. Danser signifie se mettre totalement à nu. »

Desplechin avait tourné deux versions des Fantômes. L’une, écourtée de vingt minutes, avait été projetée à Cannes et sur plusieurs écrans de l’Hexagone. « Sur certains écrans français, j’ai pu mettre la version originale, dit-il. Tout le voyage à Tel-Aviv est alors réapparu avec sa dimension politique. Le spectateur y comprend mieux la dispute familiale avec le frère qui meurt et ressuscite. »

C’est la version longue de 135 minutes qui prendra l’affiche le 1er juin à Québec et à Montréal, comme ce fut le cas l’automne dernier au Festival du nouveau cinéma.

Ces entretiens ont été effectués à Paris, dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.