«Gauguin»: peinture et numéros

«Gauguin. Voyage de Tahiti», du cinéaste Édouard Deluc, est enrobé d’un classicisme sans éclat, comme si les beautés du paysage pouvaient satisfaire.
Photo: MK2 Mile End «Gauguin. Voyage de Tahiti», du cinéaste Édouard Deluc, est enrobé d’un classicisme sans éclat, comme si les beautés du paysage pouvaient satisfaire.

Wikipédia existait bien avant son apparition sur le Web, particulièrement au cinéma, où les biographies de grandes figures historiques et d’artistes maudits regorgeaient de détails, le tout dans une chronologie de type « du berceau à la tombe ».

Certains cinéastes, pas tous malheureusement, ont compris qu’il valait mieux s’attarder sur une époque, un moment charnière, pour révéler l’ensemble. Qu’on se le dise : cela ne réussit pas toujours, même si la formule apparaît un peu plus digeste. Édouard Deluc (Mariage à Mendoza) a préféré circonscrire un moment dans la vie de Paul Gauguin (Vincent Cassel), celui qui allait annoncer ses chefs-d’oeuvre et qui permettait d’en dire beaucoup sur sa personnalité bouillante, imprévisible, intransigeante.

Avec pour source d’inspiration Noa Noa, un carnet de voyage du peintre, et donc forcément un point de vue partial, Édouard Deluc le transpose dans une certaine opulence visuelle avec Gauguin. Voyage de Tahiti. Le cinéaste s’attarde plus spécifiquement sur l’année 1891, celle du départ qui devait alors être le seul pour ce lieu paradisiaque — du moins lorsque l’on vit dans la misère à Paris avec une famille nombreuse et une épouse qui refuse qu’elle et ses enfants s’engagent dans cette folle aventure.

La vie ne sera pas nécessairement plus facile dans cette île de la Polynésie française, car là aussi il pleut, il y a la misère, l’exploitation ouvrière et la présence du catholicisme, le son des cloches rappelant à Gauguin que la France est une puissance coloniale tentaculaire. L’artiste souhaitait pourtant vivre en marge du monde, mais une santé fragile le mettra en contact avec un médecin français bienveillant (Malik Zidi), et son désir de fuir va le pousser très loin, au bout de ses limites, recueilli dans une communauté où il fera la rencontre de la gracieuse Tehura (Tuheï Adams).

Celle-ci deviendra sa compagne, mais surtout sa muse et son modèle, ce qui n’aidera pas nécessairement l’artiste à vendre ses toiles, le plongeant un peu plus dans l’indigence, et Tehura à sa suite, pas insensible aux charmes d’un voisin nettement moins irascible et violent que Gauguin. Cette dynamique conjugale apparaît comme un écho à peine plus exotique que celle établie en France, un parti pris du cinéaste qui lui permet de simplifier un séjour nettement plus houleux (il ne s’est pas contenté d’une seule beauté locale) et plus immoral avec nos yeux d’aujourd’hui (la véritable Tehura était âgée d’à peine 13 ans).

Ces commodités narratives peuvent être longtemps débattues, mais Édouard Deluc n’a pas évité tous les écueils, optant pour la prévisible dissection du génie en pleine action (qui oserait aujourd’hui la posture dépouillée et distante d’un Maurice Pialat devant Van Gogh ?), le tout enrobé d’un classicisme sans éclat, comme si les beautés du paysage pouvaient nous satisfaire. Au centre de tout cela, Vincent Cassel fait son numéro avec toute la fougue qu’on lui connaît, casting en rien étonnant, l’acteur ne faisant que reproduire, certes de manière consciencieuse, les poses de l’artiste maudit, fauché, tourmenté. On a vu ça ailleurs, et cent fois plutôt qu’une.

Gauguin. Voyage de Tahiti

★★★

Drame biographique d’Édouard Deluc. Avec Vincent Cassel, Tuheï Adams, Malik Zidi, Pua-Taï Hikutini. France, 2017, 102 minutes.