«RBG»: la lady de la justice

Le film ne fait pas de mystères sur ses intentions: les deux cinéastes vouent une grande admiration à cette femme, fille d’immigrants russes née à Brooklyn, studieuse et réservée, qui n’a jamais rêvé de devenir une icône populaire du féminisme.
Photo: Métropole Films Distribution Le film ne fait pas de mystères sur ses intentions: les deux cinéastes vouent une grande admiration à cette femme, fille d’immigrants russes née à Brooklyn, studieuse et réservée, qui n’a jamais rêvé de devenir une icône populaire du féminisme.

La plus récente attaque du président Donald Trump contre les droits des femmes américaines vise à diminuer les fonds publics pour les cliniques d’avortement ; Ruth Bader Ginsburg a dû une fois de plus se prendre la tête entre les mains…

On peut présumer de sa réaction, car cette juge de la Cour suprême des États-Unis a osé sortir de sa réserve pour dire du mal de lui, ce qui était loin d’être une surprise pour l’ensemble de la droite, qui la qualifie gentiment de monstre, de sorcière et de zombie. Et ne comptez pas sur eux pour aller voir RBG, un documentaire de Julie Cohen et Betsy West sur cette force de la nature qui, toute petite du haut de ses 85 ans, a plus d’une fois affronté la misogynie et le conservatisme de son pays pour assurer une meilleure égalité des chances, et surtout la fin de la discrimination basée sur le sexe.

Cette fille d’immigrants russes née à Brooklyn, studieuse et réservée, n’a jamais rêvé de devenir une icône populaire du féminisme, variation moins tonitruante de Bernie Sanders et que la jeunesse idolâtre, pas seulement celle qui se destine au droit. Quand son visage austère et ses grosses lunettes provoquent une déferlante de caricatures, sans compter les tatouages, c’est que nous sommes en face d’un être hors du commun au parcours exceptionnel, seulement possible, du moins en partie, « in America », de l’aveu même de Ruth Bader Ginsburg.

Elle prononce ces mots devant un comité sénatorial (où siégeaient les démocrates Joe Biden et Ted Kennedy) en 1993, juste avant sa nomination à la Cour suprême, deuxième femme après Sandra Day O’Connor, en 1981. Son discours, inspirant mais sans enflure verbale, une des deux leçons apprises à la dure par sa mère (« Be a lady and be independent »), constitue la colonne vertébrale de ce film qui ne fait pas de mystères sur ses intentions : les deux cinéastes vouent une grande admiration à cette femme.

À leur suite elles convoquent amies d’enfance, compagnons de classe, ses deux enfants et l’une de ses petites-filles à témoigner de la grandeur et des paradoxes de cette battante qui mena tout de front : des études en droit à Harvard et à Columbia dans les années 1950, à une époque où les femmes étaient rares à l’université et dans cette discipline, une vie de famille avec un autre avocat (très) en avant de son temps, Marty Ginsburg, tout aussi brillant dans son domaine, ne prenant jamais ombrage de l’ascension de son épouse. Il a d’ailleurs mené une vibrante campagne pour que le président Bill Clinton songe sérieusement à la candidature de celle-ci à la Cour suprême.

Celle que plusieurs ont affectueusement baptisée « Notorious RGB », en référence au célèbre rappeur Notorious B.I.G., avec qui elle prétend avoir beaucoup en commun, dont les mêmes racines new-yorkaises !, a privilégié, pendant toute sa carrière d’avocate, de professeure et de juge, une démarche peu flamboyante : la stratégie des petits pas. À partir des années 1970, loin des manifestations tapageuses, mais en phase avec son époque, elle défend des causes qui vont engendrer ou modifier des lois, qu’il s’agisse de freiner la discrimination dans l’armée aérienne ou d’ouvrir les portes d’une célèbre école militaire de Virginie jusque-là réservée exclusivement aux hommes.

Jamais cette survivante de deux cancers, peu portée sur l’humour et le small talk, sans talent pour la cuisine (ses enfants en rigolent encore) n’élèvera la voix pour convaincre ou transformer le monde. Toujours franche et à visière levée, dont sur la question de l’avortement, sa démarche intellectuelle rigoureuse et patiente force l’admiration. En ces temps de débats polarisés et d’idiotie généralisée, la noblesse tranquille de Ruth Bader Ginsburg apparaît comme un baume, et une nécessité.

RBG

★★★★

Documentaire de Julie Cohen et Betsy West. États-Unis, 2018, 97 minutes.