«Anote’s Ark»: Matthieu Rytz et le pays sous la mer

Un pays qui, d’ici 50 ans, peut-être avant, aura disparu
Photo: EyeSteelFilm Un pays qui, d’ici 50 ans, peut-être avant, aura disparu

L'endroit d’où l’on vient compte pour beaucoup dans l’identité que l’on se forge. Or, qu’advient-il lorsque ce lieu disparaît ? Non pas qu’il soit renommé, mais qu’il cesse d’exister. C’est, littéralement, ce qui attend la République des Kiribati, État archipélagique d’Océanie condamné à être englouti dans l’océan Pacifique, une conséquence directe du réchauffement climatique. Dans son documentaire Anote’s Ark, le Montréalais Matthieu Rytz dresse un état des lieux. On l’attrape au vol, son film n’ayant cessé de voyager depuis sa présentation à Sundance en janvier.

« À l’origine, je ne connaissais pas du tout les Kiribati », confesse Matthieu Rytz, aussi producteur de l’édition montréalaise du World Press Photo. « Pendant plusieurs années, comme photographe, j’ai fait un travail sur le phénomène de la montée des eaux. De fil en aiguille, en consultant la carte du Pacifique pour connaître quels étaient les pays touchés, j’ai découvert celui-là, qui m’a complètement surpris parce qu’il a, au niveau des frontières océanographiques, la même largeur que les États-Unis. Et je me suis dit wow !, je n’ai même jamais entendu le nom de ce pays ! »

Un pays qui, d’ici 50 ans, peut-être avant, aura disparu.

La tâche ultime

Photo: EyeSteelFilm La vie du président Anote Tong (au centre) aux îles est très similaire à celle de ses concitoyens, explique le documentariste. Quand il n’est pas en fonction, c’est impossible de savoir qu’il est un chef d’État.

Matthieu Rytz s’y est donc rendu pour réaliser un projet photographique. Sur place, il a pu rencontrer le président Anote Tong, qui lui a fait une forte impression. Et pour cause : en plus d’être doté d’un charisme immense, l’homme se bat pour une noble cause, tout dévoué qu’il est à trouver des solutions pour ses compatriotes contraints à l’exode.

« Quelle tâche plus grande que celle de sauver son État ? C’est la tâche suprême. Sauf que sa vie aux îles est très similaire à celle de ses concitoyens. Il vit dans une petite cabane au bord de l’eau. Quand il n’est pas en fonction, c’est impossible de savoir qu’il est un chef d’État. À un moment, c’est un grand-père qui pêche dans l’océan, et à un autre, c’est un dignitaire qui serre la main du président Obama, et plus tard, celle du pape. Ce contraste est fascinant. J’ignore s’il existe un autre chef d’État comme ça. »

Entre deux discours visant à fédérer les nations autour d’un enjeu qui les touche toutes, à différents degrés, on explore des possibilités à long terme, certaines, comme cette cité sous-marine en partenariat avec une firme de développement japonaise, paraissant relever de la science-fiction. Et pourtant, on y est presque.

Une migration climatique

Avant d’en arriver là cependant, des questions très concrètes liées à la citoyenneté doivent être abordées. Déjà, des départs vers la Nouvelle-Zélande ont commencé. Cela implique de la paperasse et coûte de l’argent.

À cet égard, de préciser le documentariste, le pouvoir économique est à peu près le même pour tout le monde, aux Kiribati. Toutefois, quelqu’un comme Anote Tong dispose d’une meilleure capacité d’adaptation face à l’inéluctable.

« Ce qui était important pour moi, c’était de comprendre ce que vivent les gens forcés à cette migration climatique. C’est ce mouvement-là que je voulais aborder. »

C’est dire qu’Anote’s Ark ne se résume pas à une virée dans les hautes sphères de la politique internationale, loin de là. De fait, à cette vision « macro » de la situation, Matthieu Rytz fait alterner la réalité « micro » avec des passages en compagnie de Tiemeri Tiare, qui vit cette « migration climatique » devant la caméra.

Particulièrement résiliente, cette jeune femme, mère de six enfants, épate par son inébranlable bonne humeur.

« Les gens doivent partir des îles, et la question dès lors est : qu’est-ce que ça va être pour eux, après ? Tiemeri offre un cas de figure très juste quant au processus. Un processus qui n’est pas nécessairement tragique. Je ne voulais d’ailleurs pas épouser ce genre d’arc dramatique là. Il y a une capacité énorme des communautés à s’entraider ; la plupart des histoires de migration là-bas se passent relativement bien par rapport à d’autres territoires. »

Une justice migratoire

Un aspect auquel on songe, alors qu’est justement abordée cette notion de territorialité, est celle, connexe, des frontières, une question brûlante s’il en est. Devant la disparition physique de pays, peut-on réellement continuer d’envisager la territorialité de la même manière ?

« Il y aura de grands déplacements de populations dans un futur rapproché, et ça devra se faire en respectant les droits de la personne. Qu’est-ce qu’une nation devient lorsqu’elle perd son État ? Les enjeux de justice climatique et de droits de la personne sont indissociables. »

À terme, Matthieu Rytz espère laisser les spectateurs à la fois conscientisés et confiants. « C’est terrible ce qui arrive au peuple des Kiribati, mais c’est inspirant de les voir s’adapter, continuer de vivre. Mon but n’était pas de dénoncer les méchantes entreprises qui polluent ; c’était davantage, oui, de dresser un état des lieux. Tant mieux si ça peut susciter des questionnements humains, par rapport à nos choix de consommation, comme sociétés. »

Parce que ces choix, aussi insignifiants puissent-ils paraître au quotidien, ont des conséquences bien réelles. Comme la disparition d’un pays tout entier.

Matthieu Rytz participera à une discussion lors d’une projection spéciale d’Anote’s Ark le 31 mai au cinéma du Parc. Le film prendra l’affiche le 1er juin.