Festival de Cannes: un palmarès très politique

<p>Le réalisateur japonais Hirokazu Kore-Eda</p>
Photo: Valery Hache Agence France-Presse

Le réalisateur japonais Hirokazu Kore-Eda

Ils avaient déclaré en amont vouloir miser sur l’audace, les membres du jury. 

Et on attendait quelques surprises tirées de leur marmite. Sa présidente, l’actrice australienne Cate Blanchett, a salué les voix cinématographiques diverses et les parcours de détresse qui furent montrés sur les écrans.
 
On a eu l’impression que tout le jury allait entonner L’internationale, tant cette remise de prix et les déclarations sur scène furent plus politiques que festives. Cate Blanchett a salué les deux absents de la compétition, interdits de voyage par leur pays : le Russe Kirill Serebrennikov et l’Iranien Jafar Panahi, dont les ombres flottaient sur la soirée. Devant la presse, elle n’a pas admis que la politique s’était invitée dans cette édition au détriment de la valeur cinématographique des œuvres, mais le résultat parlait par lui-même. « Le monde est en train de changer et il est important de le souligner ici », faisait remarquer la jurée Léa Seydoux.

C’est le Japonais Hirokazu Kore-Eda qui a reçu la Palme d’or pour sa touchante Une histoire de famille, sur une famille reconstituée, reliée à la fois par le crime et par l’amour. «Grâce au cinéma, les pays qui s’affrontent peuvent peut-être se rejoindre», a-t-il lancé.

«Ce film fut un coup de cœur partagé, a dit plus tard aux journalistes le juré québécois Denis Villeneuve en s’avouant touché par la grâce de sa mise en scène.

Pour la première fois de l’histoire du festival, une Palme d’or spéciale fut décernée, in absentia, au pape de la Nouvelle Vague, Jean-Luc Godard, pour son expérimentation du langage cinématographique à travers Le livre d’image.

Du Grand prix à la Dog Palm
L’Afro-américain Spike Lee en recevant le Grand prix du jury, pour son film engagé envers sa communauté noire malmenée dans BlackkKlansman, l’a dédié à la république de Brooklyn de New York.

Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Le réalisateur afro-américain Spike Lee


Le prix de la mise en scène fut échu au Polonais Pawel Pawlikowski pour son magnifique Cold War en noir et blanc, abordant les embûches rencontrées par l’amour en temps de conflit. 

L’actrice italienne Asia Argento, venue remettre le prix de la meilleure actrice, s’est fendue d’une déclaration vibrante : «En 1997, j’ai été violée par Harvey Weinstein. J’avais 21 ans. Il ne pourra jamais revenir ici, mais près de vous, il y en a d’autres, ils se reconnaissent et nous les reconnaissons aussi, qui se sont mal conduits envers les femmes et qui ne s‘en tireront pas comme ça.»

Cette récompense est allée à l’actrice Samal Yeslyamova du Kazakhstan, qui jouait un rôle de femme sans papiers ni soutien à Moscou, en butte à toutes les épreuves dans Ayka du Russe Sergey Dvortsevoy.

La note d’humour fut apportée par le cinéaste Roberto Benigni, toujours cabotin, évoquant son émotion d’être à Cannes. «Je voudrais souffler dans d’autres visages. Je suis plein de joie comme une pastèque.» Il a présenté le prix d’interprétation masculine à son compatriote, l’Italien Marcello Fonte, qui défendait avec une humanité formidable un personnage de toiletteur pour chien entraîné dans le crime à travers le très beau Dogman de Matteo Garrone. 

Toute la distribution canine, éblouissante dans ce Dogman, avait été couronnée la veille par la critique internationale de la prestigieuse Dog Palm remise au meilleur acteur chien. On souhaite à l’avenir que ce prix soit assorti d’un os d’or…

Le prix du jury échut à la Libanaise Nadine Labaki pour Cafarnaüm, épopée d’un enfant des rues dans un Beyrouth de la zone où toute forme d’amour était exclue. La cinéaste a abordé le sort de la petite fille incarnant la sœur du jeune héros dans le film. «Elle a passé sa journée le visage contre la vitre des voitures, rusant pour ne pas se faire violer au détour, en rêvant d’aller un jour à l’école. On ne peut rester aveugles au sort de ces enfants qui se battent dans le capharnaüm qu’est devenu le monde. Mon pays, malgré tout ce qu’on lui reproche, est celui qui a accueilli le plus de réfugiés dans le monde.»

L’Italienne Alice Rohrwacher repart avec le prix du Meilleur scénario pour Heureux comme Lazzaro, fable magique sur l’innocence broyée, en ex æquo le grand absent iranien Jafar Panahi pour Trois visages, road movie et portrait de trois générations d’actrices, tourné sous le manteau comme tous ces derniers films.

 La fille de Jafar Panahi est montée sur scène pour livrer les remerciements de son père. «Je veux honorer le grand cinéaste iranien Abbas Kiarostami qui n’est plus parmi nous, sinon il serait à Téhéran avec moi pour regarder la cérémonie de clôture du Festival de Cannes», a déclaré ce courageux réalisateur par sa voix. 
 
Rien pour plusieurs méritants : Leto du Russe Kirill Serebrennikov, Burning du Coréen Lee Chang-Dong, Le poirier sauvage du Turc Nuri Bilge Ceylan, mais un palmarès avec une unité, des thématiques et un style, qui mérite d’être respecté.

La Caméra d’or, remise au meilleur premier film, toutes sections confondues, fut attribuée à Lukas Dhont pour son Girl sur le parcours d’une transsexuelle, qui avait reçu la veille la Queer Palm et le prix d’interprétation à Victor Polster dans la section Un Certain regard. 

Une année charnière
Ce fut une étrange édition. Moins fréquentée, avec une sélection en dents de scie, où il y avait à boire et à manger, mais aussi des films ratés déparant la cuvée d’ensemble. Moins de grands noms, plus de découvertes, mais des œuvres qui divisaient la critique plus souvent qu’autrement et une panne de flamme pour les accueillir.

La misère humaine s’est invitée massivement sur les écrans, avec les sans-papiers dénués de tout, et le palmarès en a tenu compte.

Les grands médias américains : Hollywood reporter et Variety annonçaient le déclin du festival. Il est vrai que les studios déplacent leurs films de prestige vers les rendez-vous d’automne, dont Venise et Toronto. Netflix a carrément boudé La Croisette après les démêlés de l’an dernier. 

Cannes a eu besoin de multiplier les classes de maître des Anglo-saxons : Christopher Nolan, John Travolta, Gary Oldman, etc. pour les attirer sur son tapis rouge et s’assurer une couverture avec stars et logo cannois planté dessus. Il est malheureux que la présence d’Hollywood soit si capitale, mais elle assure un rayonnement international au festival.

Cette 71e édition fut par tout du long plus politiquement et socialement engagée que les précédentes. La convention signée ici pour une meilleure représentation féminine en sélection était dans l’air du temps certes, mais présage des prises de position plus nombreuses, pour aussi la liberté de tourner dans des pays totalitaires, afin de lui assurer un leadership sur son flanc gauche.

Les moments les plus marquants du festival furent la montée des marches féminine qui réclamait une meilleure parité et le poing levé de Spike Lee pour les minorités. Cannes a intérêt aussi à brandir haut le drapeau de la cinéphilie, en resserrant ses choix de sélection et en défendant le cinéma indépendant à l’heure où tout le menace. Le grand festival avec ce palmarès est déjà en train de se repositionner.