Un maître turc en fin de soirée

Le réalisateur du «Poirier sauvage», Nuri Bilge Ceylan, aux côtés de sa femme, l’actrice Ebru Ceylan, à Cannes, vendredi
Photo: Loïc Venance Agence France-Presse Le réalisateur du «Poirier sauvage», Nuri Bilge Ceylan, aux côtés de sa femme, l’actrice Ebru Ceylan, à Cannes, vendredi

Cannes programme toujours les films du Turc Nuri Bilge Ceylan le dernier soir, quand bien des journalistes sont partis. Ainsi pour Le poirier sauvage, qui dure plus de 3 heures.

Assez pour lui nuire, mais les jurys ne s’y trompent pas. Il fut primé ici quatre fois sur cinq, avec Palme d’or en 2014 pour son superbe Winter Sleep.

Ce grand maître ne rejoindra peut-être pas le cercle des doubles palmés, mais il le mériterait. Le poirier sauvage est une oeuvre qui se gagne, avec sa lente mise en situation, son héros antipathique et de longues discussions d’imams sur le Coran qui nous saoulent. Mais que de beautés ! Ses cadrages, sa lumière, un baiser dans la lumière automnale, de longs plans admirables de l’hiver et du brouillard, d’une petite ville champêtre avec discussions viriles sous le chant du coq et les bêlements des moutons.

L’histoire est celle de Sinan, un jeune apprenti écrivain dur et prétentieux, qui méprise son père instituteur et joueur compulsif (formidable Murat Cemcir) pour avoir mis la famille sur la paille, quoique figure de poésie et de générosité. À Istanbul, la conversation entre Sinan et l’écrivain chevronné qu’il vient braver constitue un moment d’anthologie.

Nuri Bilge Ceylan est un dialoguiste insatiable et les sous-titreurs ont peine à suivre, mais des vérités sont dites et les profils par lui lentement et bien brossés (sauf celui de la soeur du jeune héros, si évacué). Sa maîtrise de la mise en scène constitue une prouesse sans cesse renouvelée, sur un dénouement sublime abordant la transmission père-fils qui chavire et éblouit.

Le couteau dans l’eau

Gageons que l’histoire ne retiendra pas Un couteau dans le coeur, film onirique désolant du Français Yann Gonzalez, situé en 1979 dans le milieu du cinéma porno gai. Vanessa Paradis y joue à côté de ses pompes une productrice du X névrosée, à l’heure où ses acteurs sont poignardés par un mystérieux tueur homophobe masqué et très vilain.

À travers une forêt de symboles collés à une satire des productions pornos de série B, avec mises en scène absurdo-érotiques, Un couteau dans le coeur, qui ne nous fait grâce d’aucun commentaire venu appuyer ses flashs surréalistes, s’est fourvoyé à Cannes dans la course à la Palme d’or.

Mélange de styles revendiqué, voyeurisme de l’écran dans l’écran, quelques bonnes idées bientôt submergées par la surabondance d’effets ; la vacuité s’en mêle dans un milieu homosexuel de caricature.

Vanessa Paradis, qui se cherche une seconde carrière à travers le film d’auteur, prend du moins des risques, tout en détonnant dans ce rôle trash qu’elle ne peut défendre avec sa mine douce et sa voix flûtée, mais qui soulève une volée de sarcasmes sur sa lancée.

Les damnés de la terre

Sinon, toute la misère humaine semble s’être donnée rendez-vous sur les écrans de Cannes cette année à grand renfort de sans-papiers jamais rétribués, vivant dans des endroits lépreux où la brutalité règne. Mais dans le film venu du Kazakhstan Ayka de Sergey Dvortsevoy, dont on avait aimé le Tulpan en 2006, c’est d’un profil féminin qu’il s’agit en une édition où les personnages masculins dominent la course.

Le film, aux images sombres, avec nombreux gros plan sur cette femme (Samal Yeslyamova) qui tente sa chance à Moscou après s’être endettée chez elle auprès de la mafia locale, est une plongée dans l’enfer moderne. Entre des images de déneigement qui rappellent Montréal où elle tient la pelle, des travaux de ménage ici et là, son bébé abandonné, ses pertes de sang, ses montées de lait et les brimades de tous, l’héroïne au visage inexpressif, qui n’ose une émotion tant ça va mal, vit son calvaire au quotidien. La caméra mobile et affolée offre une écriture à cette oeuvre austère sans livrer de vrai point de vue sur tant de malheurs exposés.


Palmarès fantôme

En une année difficile sans consensus pour une cuvée moyenne forte, on se fabrique son propre palmarès en sachant bien que le jury va le déjouer.

Palme d’or : Le poirier sauvage de Nuri Bilge Ceylan (au pire : prix de la mise en scène).

Grand Prix du jury : Burning de Lee Chang-dong.

Prix de la mise en scène : Heureux comme Lazzaro d’Alice Rohrwacher.

Prix du jury : Leto de Kirill Serebrennikov.

Prix de scénario : Cold War de Pawel Pawlikowski.

Meilleur acteur : Murat Cemcir pour Le poirier sauvage ou Marcello Fonte pour Dogman de Matteo Garrone.

Meilleure actrice : Pas grand choix. Peut-être Zhao Tao pour Ash is Purest White de Jia Zhang-ke.