Le profil du perdant

L’Italien Matteo Garrone, grand habitué de Cannes, a présenté l’impressionnant «Dogman».
Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse L’Italien Matteo Garrone, grand habitué de Cannes, a présenté l’impressionnant «Dogman».

Avec le soleil, les terrasses se sont regarnies ici. Cannes a enfin pris ses couleurs de Côte d’Azur. Et parmi des CRS à cheval, il y en a deux dont on admire la robe des purs-sangs plus que celles des stars, un essaim de soldats soudain apparus, et les festivaliers qui courent d’un rendez-vous à l’autre, le Festival se ressemble enfin, quand même plus tranquille cette année et en fin de piste moins fréquenté.

On n’a pas délaissé les salles pour autant. Fait notable, le pool des critiques internationaux publié dans Screen a attribué la note la plus haute de son histoire au remarquable Burning du Coréen Lee Chang-dong, qu’on a vu la veille en compétition : 3,8 étoiles sur 4, préfigurant, on l’espère, une place prépondérante au palmarès.

Vie de chien

L’Italien Matteo Garrone, grand habitué de Cannes, deux fois coiffé du Grand Prix du jury, pour Gomorra en 2008 et pour Reality quatre ans plus tard, nous a livré l’impressionnant Dogman. À sa proue, le formidable acteur Marcello Fonte, aux airs de Buster Keaton. Ce portrait d’un homme bon, toiletteur pour chiens de son état, qui glisse dans le crime par sa fréquentation d’une brute, dégage une humanité tissée de nuances. Son interprète, qu’on verrait bien au palmarès, joue avec force de toutes les émotions contenues. Ce personnage s‘arrange comme il peut pour joindre les deux bouts : petits trafics de cocaïne par-ci, cambriolages par-là, toilettage le reste du temps, amour pour sa fille, amitié avec les voisins.

Ce film, d’une charge concentrée, jouant de contrastes de caméra, offre un écho au néoréalisme italien dans ce profil de perdant, ici en banlieue minable de Naples : dérive avec chien comme dans Umberto D. Une histoire masculine de bout en bout destinée dès le départ à finir mal.

Garrone dit s’être inspiré de l’Idiot de Dostoïevski pour sa figure d’innocent (laquelle hante aussi à Cannes les films d’Alice Rohrwacher et de Lee Chang-dong). Il précise qu’il a voulu montrer la portée des mauvais choix que les gens font, venus les éloigner d’eux-mêmes.

Son Dogman s’est accroché à un fait divers, transformé en cours de route, devenant une allégorie du paysage politique italien en contradictions perpétuelles.

Les scènes de toilettage des chiens, remplies d’humour, surtout au début avec un pitbull féroce qui n’aime que le vent du séchoir à poils, confèrent une qualité documentaire à ce film de vérité. Le chien du personnage mange à un moment donné dans son assiette, en bon ami. La vraie bête féroce est la brute humaine que le héros tente de domestiquer et qui entrera en cage. La finale sera sanglante et poignante quand tout basculera, sur un tempo de vengeance, sous le regard complice d’un chien.

L’enfance volée, selon Nadine Labaki

Elle s’était laissée découvrir à Cannes comme sur la planète cinéma avec ses deux précédents films, Caramel et Et maintenant on va où ?. Cette fois, son Capharnaüm lui vaut ici les honneurs de la compétition.

Oeuvre réquisitoire, au départ très forte, dont le héros est un enfant de 12 ans tiré d’un milieu impossible qui veut poursuivre ses parents en justice. « Pour l’avoir mis au monde. » Dans ce dédale de quartiers de la zone à Beyrouth collés aux camps de réfugiés, à travers la surpopulation et la crasse, ce garçon des rues, qui manie le couteau et prend soin d’un bébé confié par une réfugiée africaine, est joué avec une intensité troublante par le jeune Zein Alrafeea, tout en résilience blessée. Ce qui n’est pas le cas d’un bébé joufflu. Par sa bonne mine et ses risettes au milieu des pires épreuves, il a tout de la star en couches habillée chez Chanel, sans qu’on puisse croire à la réalité de ses infortunes. Mais quelle photogénie !

On a souvent reproché à Nadine Labaki un certain maniérisme et des effets de style trop amplifiés. Son Capharnaüm, aux personnages d’indigence extrême, avec sa caméra mobile et le naturel de la plupart des acteurs, sur un scénario en grande partie improvisé — dont elle a tiré la substance de 500 heures de rushes —, se révèle le plus maîtrisé. La dernière partie, hélas, pèche par excès de violons. La cinéaste place ses propres théories sur les droits de l’enfance dans la bouche du petit héros, trop jeune pour philosopher. L’histoire égare son impact pour se répandre en bons sentiments sur les actions des ONG. Le changement de ton inopiné ne saurait ôter tous ses mérites à ce film longtemps dense et douloureux, miroir vibrant d’une société qu’on sent palpiter au bord de l’explosion.

Notre journaliste séjourne à Cannes à l’invitation du Festival.